Poils de tous bords

Justin Kalinowski

Anonyme, Groupe de cinq pensionnaires, 1910. Rome, Villa Médicis. 

AU BORD DU POIL

Un visage est littéralement bordé de poils que ce soit par le duvet qui le recouvre, les cheveux qui l’encadrent, les sourcils qui le structurent, les moustaches qui le ponctuent ou bien les barbes qui le prolongent. La pratique même du rasage souligne cette idée d’une bordure velue. Le rasoir vient en effet caresser les bords du visage, les frôler et en redessiner les contours.

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Charlie Chaplin, dans The Dictator, parodie cette délicate gestuelle au rythme de la Danse Hongroise No.5 de Brahms. Rapide et précis, le coupe-chou touche la chair sans jamais trancher la joue. En libérant le visage d’une barbe potentiellement repoussante, le rasoir facilite la lecture des émotions. À ce titre, les termes de politesse, ou politezza en italien, sont issus de poli ou pulito, à savoir ce qui est lisse. En polissant les visages, les barbiers polissent ainsi les mœurs. Dès lors, par l’acte de rasage, le barbier offre à son client un nouveau visage, plus lisse, plus lisible, plus altruiste. Le poil acquiert ainsi une fonction analogue à celle du maquillage, puisque tailler son poil revient à se peindre un nouvel abord. La métaphore de l’artiste est d’ailleurs filée chez Chaplin qui dépose la mousse à raser sur la bouille du client comme le peintre une couche de gesso sur sa toile. Travailler son poil, c’est donc choisir de rendre visible ou non certaines expressions. Le poil devient, en ce sens, un outil de communication. Puisque l’on peut tout lui faire faire : le boucler, le friser, le lisser, le tresser, le crêper, l’effiler, le couper, le teindre… on peut également tout lui faire dire. Qu’il masque ou dévoile, le poil raconte toujours quelque chose sur celui qui l’arbore, il produit du sens. Pour l’anthropologue Christian Bromberger, les poils servent à la construction sociale et culturelle des sexes, à la différenciation ethnique, à l’expression individuelle du moi par rapport à l’ordre social et aux normes de beauté1. Derrière ces fluctuations esthétiques, le poil apparaît comme un signe motivé politiquement. Il dit comment le citoyen choisit de paraître en société : son genre, son âge, sa position sociale. Le petit carré blond sagement maintenu par un serre-tête n’évoque-t-il pas la bourgeoise catholique ? Les cheveux blancs crantés, le vieux riche ? Les dreadlocks, l’alter mondialiste ? etc.

C’est à cette sémiotique du poil que nous pouvons nous intéresser. Comment le poil désigne-t-il le bord en tant que positionnement politique. Autrement dit, comment les penseurs de la chose politique utilisent-ils leurs poils pour défendre leurs idéaux ?

Jacques-Antoine Dassier, Montesquieu, 1753. Genève, Musée d’art et d’histoire. ©MAHG/ Andreia Gomes. 

SOIGNER SON ABORD

Montesquieu, grand théoricien de la séparation des pouvoirs, était fasciné par Rome et ses orateurs. « Cicéron est, de tous les anciens, celui qui a eu le plus de mérite personnel, et à qui j’aimerais mieux ressembler »2. Ce désir de ressemblance est sensible dans une des seules représentations qu’il autorise de son vivant et confie à Jacques-Antoine Dassier, tous deux s’étant livrés, l’un, en histoire politique, l’autre en image, à l’éloge de la République romaine. Montesquieu se trouve alors portraituré de profil, vêtu d’une toge, avec les cheveux courts au naturel et, bien entendu, glabre. Cette médaille servira de modèle à toutes les autres représentations du philosophe, qui pousseront toujours plus loin la filiation avec l’antique. Non content de lancer la mode du portrait all’antica, Montesquieu est aussi un des premiers penseurs modernes à considérer son apparence et son poil comme un prolongement de sa pensée.

Anonyme, Buste de Montesquieu, XVIIIe s. Bordeaux, Bibliothèque municipale de Bordeaux. ©Antoinette Ebrard. 

Également très sensible à l’image qu’il laissera à la postérité, Jean-Jacques Rousseau, se présente comme un artisan modeste et indépendant. Il adopte à cette fin une allure si singulière que Voltaire s’amusera à le surnommer « le gueux philosophe » ou « le singe de Diogène ». Dans ses Confessions il met en scène son rejet de l’apparat, sa « réforme somptuaire »3. Soucieux d’accorder son être à son paraître, il renonce aux normes vestimentaires aristocratiques. Il remplace ainsi l’habit étriqué par des vêtements confortables, le visage rasé de près par une barbe de quelques jours et la perruque d’apparat poudrée par des cheveux au naturel. Il se présente tel quel à la cour de France, pourtant régie par une étiquette drastique, où les corps sont malmenés et considérés comme des supports pour les signes de son rang. Il s’agit pour Rousseau de libérer le corps pour libérer l’esprit. Ce savant négligé est ainsi la preuve de l’homme qui travaille. C’est l’uniforme de celui qui est en train d’écrire, d’une activité en mouvement, en progrès. Le poil qui pousse au même rythme que la pensée devient le symbole du labeur du philosophe. Par ses choix pilifères excentriques, Rousseau refuse donc l’apparence, et par conséquence les obligations, de l’intellectuel mondain entretenu par les puissants. Il prend la barbe contre le monde. Il refuse à ce titre une pension du roi et choisit de s’installer au bord du monde, en recul, dans son ermitage au bord de la forêt à Montmorency. Jean-Jacques fait ainsi de son poil libéré et libre, le symbole de son indépendance d’esprit.

Anonyme, Vue de l’ermitage de Jean-Jacques Rousseau à Montmorency, XVIIIe s. Montmorency, Musée Jean-Jacques Rousseau. 

CROSS-BORDER

Le débat sur le poil, qui éclate à la fin du XVIIIe siècle sur les deux bords de l’Atlantique, illustre les limites d’un discours naturaliste. En 1761, le comte de Buffon se lance dans une analyse borderline des « animaux communs aux deux continents ». Il constate que les espèces et les habitants du Nouveau Monde sont généralement plus petites que ceux de l’Ancien et conclut sur le manque de virilité des Américains : « le Sauvage est faible et petit par les organes de la génération ; il n’a ni poil, ni barbe, ni nulle ardeur pour la femelle »4. Plusieurs savants, dont Cornelius de Pauw, prennent son parti. Un véritable débat transcontinental s’instaure alors. Dans les salons parisiens, Madame d’Épinay, Voltaire, le comte Carli, parmi d’autres penseurs imberbes, s’emparent du sujet. Thomas Jefferson, alors diplomate en Europe, est celui qui réfute le plus rigoureusement la thèse naturaliste de Buffon en développant le concept de nature humaine universelle. Il précise dans sa correspondance :« Je crois que l’Indien est, physiquement et moralement, l’égal du blanc. »5. Là où Buffon s’égare dans sa vision d’un continent américain dégénéré, Jefferson revendique une nature américaine égale à la nature européenne. Il défend là le principe d’égalité cher à la déclaration des droits de l’homme des tout jeunes États-Unis, dont il est l’un des rédacteurs. Cet intense débat transcontinental sur le poil a ainsi permis à Jefferson de faire la démonstration de deux grands principes des Lumières : l’égalité et la fraternité.

Louis-René Boquet, Maquette de costume de Sauvage pour l’opéra les Indes Galantes de Jean-Baptiste Rameau, 1766. Paris, Bibliothèque nationale de France. ©Gallica.  

En s’interrogeant sur le poil de l’Autre, c’est en réalité leur propre virilité que questionnent les penseurs du XVIIIe siècle. La mode européenne du glabre et de la perruque est régulièrement présentée comme la preuve de la dégénérescence des élites et s’incarne dans la figure du petit maître :

Poudré, rasé, voyez ce moderne Chrysostome, courant chez la veille coquette, chez la femme du monde, ou chez le financier. […] c’est un joujou, un vrai meuble de toilette […]. Un esprit faible et frivole, une face blafarde et efféminée, on les prendrait pour des femmes déguisées.6

Matthew Darly, The Preposterous Head Dress, 1776. Yale Center for British Art. 

Face à l’aristocrate oisif, maigre, efféminé, infécond gaspillant la farine pour se poudrer, se dresse une nouvelle figure : l’hercule fouteur. Tout droit sorti de la littérature érotique libertine, cet homme du peuple, grand, musclé, évidemment poilu, et à la sexualité débordante est capable de régénérer la société et d’engendrer une nouvelle constitution. S’opère ainsi symboliquement, par le poil, un transfert de pouvoir d’un bord à l’autre de la société. À la manière de Dalila retirant à Samson toute sa puissance en lui coupant la tresse, la guillotine coupe les têtes aux perruques poudrées, incarnations des privilèges de la noblesse, pour octroyer pouvoir au peuple. Plus anecdotique, c’est une négligence du plus grand des petits maîtres, Léonard, le coiffeur de la Reine, qui serait responsable de l’échec de la fuite de la famille royale le 21 juin 1791. L’Apprêteur des grâces capillaires de sa Majesté se serait trompé sur l’heure de rendez-vous avec l’escorte pour l’Allemagne provoquant l’arrestation à Varenne et accélérant la chute de la monarchie.

Anonyme, La chiquenaude du Peuple, 1797. Paris, Bibliothèque nationale de France. ©Gallica. 

D’UN BORD À L’AUTRE

« Nous voulons désormais afficher nos opinions ; nous voulons nous en coiffer »7. Sous la Révolution, le poil se transforme en une véritable tribune politique. Il témoigne de la polarisation des opinions politiques entre deux bords opposés. Les caricatures révolutionnaires rendent compte de la dualité entre républicains et royalistes. Les Jacobins qui se rapprochent du peuple, en portant les cheveux mi longs et en broussaille, sont caricaturés avec des cheveux-serpents dressés comme ceux de Gorgone, pour souligner la folie républicaine et ses dérives sous la Terreur. Les Muscadins et Incroyables conservent les apparences raffinées des aristocrates de l’Ancien Régime. Pour témoigner de leur soutien à la noblesse malmenée, certains adoptent la coiffure à la victime : les cheveux sont coupés à ras dégageant ainsi la nuque à la manière des condamnés à l’échafaud. Un ruban ou une étole rouge entourent le cou symbolisant la lame du « grand rasoir national ».

Une logique de gradation politique et pileuse, de la perruque poudrée au cheveu gras, est également sensible chez des hérauts révolutionnaires :

  • Mirabeau était un lion marqué par la petite vérole ;
  • Danton, un dogue coiffé d’ailes de pigeon ;
  • Robespierre, un loup cervier en toilette de bal ;
  • Marat, un vautour ivre.8

Anonyme, Danton, Marat, Robespierre, XVIIIe. Versailles, Musée Lambinet. 

Dans cette description, Charles Nodier associe à chaque révolutionnaire un animal en fonction de son caractère politique et de sa chevelure. Ainsi, l’auréole formée par les rouleaux de la perruque de Mirabeau s’apparente à la crinière d’un lion, soulignant ainsi la puissance physique, les prouesses oratoires et l’aspect bon vivant du tribun. Les cheveux impeccablement poudrés de Robespierre rappellent le poil lustré du lynx. Sa très grande élégance témoignage d’une maîtrise absolue de soi, synonyme d’intransigeance politique. Ne le surnomme-t-on pas « l’incorruptible » ? Les cheveux épars et gras de Marat, toujours dépoitraillé et mal fagoté, évoquent le crâne dégarni du rapace et font de lui un père de la patrie apprécié du peuple. Nodier décrit également par le poil un autre travers politique révolutionnaire : le fanatisme. René-François Dumas, dit « Dumas le Rouge », ancien religieux devenu président du Tribunal Révolutionnaire, obsédé de pureté idéologique, est l’incarnation du bourreau sanguinaire. Tout en lui appelle à la peine capitale. Son visage est la personnification de la guillotine : blanc et émacié comme la lame, son poil rouge comme le sang qu’une gradation pileuse et ternaire, finit par faire jaillir.

Son frac long […] était d’une couleur de sang dont la vivacité blessait l’œil ; et ce n’est pas ici une combinaison d’écrivain préparée pour l’effet […] cet habit de sang était son habit de gala. Quelque chose de plus blanc que le linge coquet de Dumas, c’était sa tête allongée, osseuse […]. Sa bouche était large, ses yeux petits et enfoncés, mais perçants et peut-être noirs ; ses cils, ses sourcils, ses cheveux rouges.9

Anne-Louis Girodet, Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Domingue, 1797. Versailles, Châteaux de Versailles et de Trianon. ©RMN. 

Autre figure, autre bord. En 1797, le portait de Jean-Baptiste Belley incarne la devise républicaine. Cet ancien esclave élu député de Saint-Domingue auprès de la convention vote l’abolition de l’esclavage le 16 février 1794. Il devient le porte-parole des hommes de couleur, le défenseur de leur liberté. Girodet fait de lui un symbole d’émancipation – le Spartacus noir de Diderot – fraternellement accoudé au buste de l’abbé Raynal. Blanc et Noir, bord à bord, sont à la même hauteur, leurs fronts se font écho, le cheveu crépu est l’égal de la philosophique alopécie. Le poil participe ici d’une rhétorique libertaire, fraternelle et égalitaire.

L’incorruptible, le tribun, le défroqué, le débraillé, le bourreau, l’abolitionniste… à chaque fois le poil est convoqué pour participer à la construction d’une silhouette politique. Chaque acteur et penseur révolutionnaire compose avec les modèles des deux bords, républicain/royaliste, et façonne un poil à l’image de ses opinions. La variété des modes pilifères dans leurs formes, leurs noms, leurs systèmes de références rend compte de la pluralité des idéologies politiques.

 

VIRER DE BORD : LE CHANGEMENT, C’EST LE POIL !
« Savez-vous lire, Docteur…Barbe à l’eau ? »10

En 1775, dans Le Barbier de Séville, Beaumarchais met en scène, grâce au poil, un changement politique générationnel. Figaro, jeune barbier glabre, vif d’esprit et fils des Lumières, s’amuse à tourner en ridicule la figure du barbon incarnée par le docteur Bartholo. Le barbon – étymologiquement celui qui porte la barbe – est un docte bourru, pétri de culture classique, radotant sur le passé, condamnant les plaisirs de la jeunesse et ne cessant de faire de barbantes références en latin. Lorsque Figaro lui coupe  le symbole de son savoir, la barbe, il fait triompher sa modernité – en acte en tant que barbier et en parole puisque nous sommes au théâtre. Cette bataille du poil entre les Anciens et les Modernes quittera la scène prérévolutionnaire et se répandra parmi le public le soir du 25 février 1830 :

Nous sentions un sauvage désir de lever leur scalp avec notre tomahawk pour en orner notre ceinture ; mais à cette lutte nous eussions couru le risque de cueillir moins de chevelures que de perruques ; car si elle raillait l'école moderne sur ses cheveux, l'école classique, en revanche, étalait au balcon et à la galerie du Théâtre-Français une collection de têtes chauves pareilles au chapelet de crânes de la déesse Dourga. […] "A la guillotine, les genoux ! "11

À en croire Théophile Gautier, la première d’Hernani fut une véritable guerre du poil. Au partisan du classicisme, bourgeois, glabre et chauve comme un genou s’oppose le romantique barbu et chevelu. Ce dernier s’imagine même en Sioux, scalpant ses ennemis et faisant de la perruque ou du toupet postiche des trophées. Le refus du conformisme, de l’académisme et la volonté de renverser le vieux monde se traduit ostensiblement dans le poil. Les phares du Romantisme cultivent alors l’art du négligé : cheveux longs, en bataille, voire sales. Ils se surnomment eux-mêmes « les Lions ». Les caricatures suggèrent que c’est leur crinière indomptée qui leur a valu ce nom. Toute la fougue du jeune mouvement s’incarne dans ce poil belliqueux. Véritable signe de ralliement, on peut parler d’un poil polémique, tant par la virulence des débats qu’il suscite que par l’agressivité guerrière qu’il contient. Dans la lignée des romantiques, le poil devient le dépositaire de l’engagement politique de son propriétaire.

Benjamin Roubaud, Grand Chemin de la postérité, les romantiques en cortège, 1842. Paris, Maison de Victor Hugo. (détail) © Paris Musées. 

Victor Hugo incarne à la perfection ce phénomène. D’écrivain à candidat politique, de royaliste à socialiste, de monarchiste à républicain, de jeune agitateur à sage patriarche, Hugo est passé du glabre à la barbe. Les caricaturistes ont su croquer au travers du poil son parcours politique et ses engagements intellectuels. Benjamin Roubaud fait de sa crinière hérissée de cheveux bruns, dégageant son grand front, le symbole de sa fièvre romantique, quand Arthur Sapeck célèbre le « père Hugo » farouche défenseur de la République, auréolé de sa grande barbe blanche.

Arthur Sapeck, « Victor Hugo », La Chronique parisienne, 31 mai 1885. Paris, Maison de Victor Hugo. © Paris Musées. 

Tout au long du siècle, les batailles idéologiques se liront dans le poil. En 1848, avec le Printemps des peuples, moustaches et barbes deviennent un symbole révolutionnaire européen, les attributs de l’homme libre. Garibaldi, Engel, Marx en font le témoin de leur foi en l’émancipation des peuples aux principes du socialisme. Même Charles-Albert de Piémont Sardaigne l’adopte afin de témoigner de son adhésion aux idées progressistes d’une unité italienne. En 1885, dans sa nouvelle La Moustache, Maupassant souligne une nouvelle fonction politique du poil, en en faisant un symbole nationaliste, dans le cadre de la guerre contre la Prusse. « Et puis, ce que j’adore d’abord dans la moustache, c’est qu’elle est française, bien française. Elle nous vient de nos pères les Gaulois, et elle est demeurée le signe de notre caractère national enfin. […] Vive la moustache ! »12 C’est un symbole qui sera repris tout au long du XXe siècle par nombre de dirigeants au service du culte de leur personnalité. En ce moment même, le président indien Narendra Modi, critiqué pour la situation sanitaire catastrophique de son pays, a pris l’aspect d’un gourou. Très soucieux de son apparence, il s’est laissé pousser une longue barbe blanche, symbole hindou de la sagesse du sâdhu. En alignant son abord sur celui de grandes icônes politiques indiennes, comme le poète Tagore, c’est sa propre figure historique que Modi cherche à asseoir.

Action du groupé féministe La Barbe, Place de la Nation, à Paris le 14 juillet 2012. ©Céline Mouzon.

Un poil à droite, un poil à gauche, pile poil. Le poil est un signe qui permet de se positionner sur les bords escarpés de la société. Dans L’Empire des signes, Roland Barthes dépeint les yeux des Japonais comme deux traits de pinceaux et leur visage pâle comme une page vierge. Pour lui, « la face est la chose à écrire »13. Le poil est alors la plume avec laquelle le citoyen écrit son apparence, son abord. Aujourd’hui, la récupération de la barbe par un groupe d’action féministe français, qui en prend le nom et en affuble l’allégorie de la République lors de la journée de la femme, est une preuve supplémentaire, s’il en fallait, de la signification politique et genrée de ce signe. Cependant les gender-studies anglo-saxonnes, qui analysent le poil au prisme de la construction des rapports entre masculin et féminin, invitent à ne pas enfermer son étude dans une seule approche genrée. L’approche du poil masculin ne devrait pas passer systématiquement par la virilité, celle du poil féminin par la chevelure, outil de séduction, ou la sphère de l’intimité. De fait, une aisselle non épilée, un mollet velu, un cheveu bleu sont, à l’image de la barbe, des signes motivés politiquement et disent comment la citoyenne choisit de paraître dans l’espace public, comment elle choisit d’écrire son abord et son bord. 

Anonyme, Groupe de cinq pensionnaires, 1910. Rome, Villa Médicis. 

AU BORD DU POIL

Un visage est littéralement bordé de poils que ce soit par le duvet qui le recouvre, les cheveux qui l’encadrent, les sourcils qui le structurent, les moustaches qui le ponctuent ou bien les barbes qui le prolongent. La pratique même du rasage souligne cette idée d’une bordure velue. Le rasoir vient en effet caresser les bords du visage, les frôler et en redessiner les contours.

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Charlie Chaplin, dans The Dictator, parodie cette délicate gestuelle au rythme de la Danse Hongroise No.5 de Brahms. Rapide et précis, le coupe-chou touche la chair sans jamais trancher la joue. En libérant le visage d’une barbe potentiellement repoussante, le rasoir facilite la lecture des émotions. À ce titre, les termes de politesse, ou politezza en italien, sont issus de poli ou pulito, à savoir ce qui est lisse. En polissant les visages, les barbiers polissent ainsi les mœurs. Dès lors, par l’acte de rasage, le barbier offre à son client un nouveau visage, plus lisse, plus lisible, plus altruiste. Le poil acquiert ainsi une fonction analogue à celle du maquillage, puisque tailler son poil revient à se peindre un nouvel abord. La métaphore de l’artiste est d’ailleurs filée chez Chaplin qui dépose la mousse à raser sur la bouille du client comme le peintre une couche de gesso sur sa toile. Travailler son poil, c’est donc choisir de rendre visible ou non certaines expressions. Le poil devient, en ce sens, un outil de communication. Puisque l’on peut tout lui faire faire : le boucler, le friser, le lisser, le tresser, le crêper, l’effiler, le couper, le teindre… on peut également tout lui faire dire. Qu’il masque ou dévoile, le poil raconte toujours quelque chose sur celui qui l’arbore, il produit du sens. Pour l’anthropologue Christian Bromberger, les poils servent à la construction sociale et culturelle des sexes, à la différenciation ethnique, à l’expression individuelle du moi par rapport à l’ordre social et aux normes de beauté1. Derrière ces fluctuations esthétiques, le poil apparaît comme un signe motivé politiquement. Il dit comment le citoyen choisit de paraître en société : son genre, son âge, sa position sociale. Le petit carré blond sagement maintenu par un serre-tête n’évoque-t-il pas la bourgeoise catholique ? Les cheveux blancs crantés, le vieux riche ? Les dreadlocks, l’alter mondialiste ? etc.

C’est à cette sémiotique du poil que nous pouvons nous intéresser. Comment le poil désigne-t-il le bord en tant que positionnement politique. Autrement dit, comment les penseurs de la chose politique utilisent-ils leurs poils pour défendre leurs idéaux ?

Jacques-Antoine Dassier, Montesquieu, 1753. Genève, Musée d’art et d’histoire. ©MAHG/ Andreia Gomes. 

SOIGNER SON ABORD

Montesquieu, grand théoricien de la séparation des pouvoirs, était fasciné par Rome et ses orateurs. « Cicéron est, de tous les anciens, celui qui a eu le plus de mérite personnel, et à qui j’aimerais mieux ressembler »2. Ce désir de ressemblance est sensible dans une des seules représentations qu’il autorise de son vivant et confie à Jacques-Antoine Dassier, tous deux s’étant livrés, l’un, en histoire politique, l’autre en image, à l’éloge de la République romaine. Montesquieu se trouve alors portraituré de profil, vêtu d’une toge, avec les cheveux courts au naturel et, bien entendu, glabre. Cette médaille servira de modèle à toutes les autres représentations du philosophe, qui pousseront toujours plus loin la filiation avec l’antique. Non content de lancer la mode du portrait all’antica, Montesquieu est aussi un des premiers penseurs modernes à considérer son apparence et son poil comme un prolongement de sa pensée.

Anonyme, Buste de Montesquieu, XVIIIe s. Bordeaux, Bibliothèque municipale de Bordeaux. ©Antoinette Ebrard. 

Également très sensible à l’image qu’il laissera à la postérité, Jean-Jacques Rousseau, se présente comme un artisan modeste et indépendant. Il adopte à cette fin une allure si singulière que Voltaire s’amusera à le surnommer « le gueux philosophe » ou « le singe de Diogène ». Dans ses Confessions il met en scène son rejet de l’apparat, sa « réforme somptuaire »3. Soucieux d’accorder son être à son paraître, il renonce aux normes vestimentaires aristocratiques. Il remplace ainsi l’habit étriqué par des vêtements confortables, le visage rasé de près par une barbe de quelques jours et la perruque d’apparat poudrée par des cheveux au naturel. Il se présente tel quel à la cour de France, pourtant régie par une étiquette drastique, où les corps sont malmenés et considérés comme des supports pour les signes de son rang. Il s’agit pour Rousseau de libérer le corps pour libérer l’esprit. Ce savant négligé est ainsi la preuve de l’homme qui travaille. C’est l’uniforme de celui qui est en train d’écrire, d’une activité en mouvement, en progrès. Le poil qui pousse au même rythme que la pensée devient le symbole du labeur du philosophe. Par ses choix pilifères excentriques, Rousseau refuse donc l’apparence, et par conséquence les obligations, de l’intellectuel mondain entretenu par les puissants. Il prend la barbe contre le monde. Il refuse à ce titre une pension du roi et choisit de s’installer au bord du monde, en recul, dans son ermitage au bord de la forêt à Montmorency. Jean-Jacques fait ainsi de son poil libéré et libre, le symbole de son indépendance d’esprit.

Anonyme, Vue de l’ermitage de Jean-Jacques Rousseau à Montmorency, XVIIIe s. Montmorency, Musée Jean-Jacques Rousseau. 

CROSS-BORDER

Le débat sur le poil, qui éclate à la fin du XVIIIe siècle sur les deux bords de l’Atlantique, illustre les limites d’un discours naturaliste. En 1761, le comte de Buffon se lance dans une analyse borderline des « animaux communs aux deux continents ». Il constate que les espèces et les habitants du Nouveau Monde sont généralement plus petites que ceux de l’Ancien et conclut sur le manque de virilité des Américains : « le Sauvage est faible et petit par les organes de la génération ; il n’a ni poil, ni barbe, ni nulle ardeur pour la femelle »4. Plusieurs savants, dont Cornelius de Pauw, prennent son parti. Un véritable débat transcontinental s’instaure alors. Dans les salons parisiens, Madame d’Épinay, Voltaire, le comte Carli, parmi d’autres penseurs imberbes, s’emparent du sujet. Thomas Jefferson, alors diplomate en Europe, est celui qui réfute le plus rigoureusement la thèse naturaliste de Buffon en développant le concept de nature humaine universelle. Il précise dans sa correspondance :« Je crois que l’Indien est, physiquement et moralement, l’égal du blanc. »5. Là où Buffon s’égare dans sa vision d’un continent américain dégénéré, Jefferson revendique une nature américaine égale à la nature européenne. Il défend là le principe d’égalité cher à la déclaration des droits de l’homme des tout jeunes États-Unis, dont il est l’un des rédacteurs. Cet intense débat transcontinental sur le poil a ainsi permis à Jefferson de faire la démonstration de deux grands principes des Lumières : l’égalité et la fraternité.

Louis-René Boquet, Maquette de costume de Sauvage pour l’opéra les Indes Galantes de Jean-Baptiste Rameau, 1766. Paris, Bibliothèque nationale de France. ©Gallica.  

En s’interrogeant sur le poil de l’Autre, c’est en réalité leur propre virilité que questionnent les penseurs du XVIIIe siècle. La mode européenne du glabre et de la perruque est régulièrement présentée comme la preuve de la dégénérescence des élites et s’incarne dans la figure du petit maître :

Poudré, rasé, voyez ce moderne Chrysostome, courant chez la veille coquette, chez la femme du monde, ou chez le financier. […] c’est un joujou, un vrai meuble de toilette […]. Un esprit faible et frivole, une face blafarde et efféminée, on les prendrait pour des femmes déguisées.6

Matthew Darly, The Preposterous Head Dress, 1776. Yale Center for British Art. 

Face à l’aristocrate oisif, maigre, efféminé, infécond gaspillant la farine pour se poudrer, se dresse une nouvelle figure : l’hercule fouteur. Tout droit sorti de la littérature érotique libertine, cet homme du peuple, grand, musclé, évidemment poilu, et à la sexualité débordante est capable de régénérer la société et d’engendrer une nouvelle constitution. S’opère ainsi symboliquement, par le poil, un transfert de pouvoir d’un bord à l’autre de la société. À la manière de Dalila retirant à Samson toute sa puissance en lui coupant la tresse, la guillotine coupe les têtes aux perruques poudrées, incarnations des privilèges de la noblesse, pour octroyer pouvoir au peuple. Plus anecdotique, c’est une négligence du plus grand des petits maîtres, Léonard, le coiffeur de la Reine, qui serait responsable de l’échec de la fuite de la famille royale le 21 juin 1791. L’Apprêteur des grâces capillaires de sa Majesté se serait trompé sur l’heure de rendez-vous avec l’escorte pour l’Allemagne provoquant l’arrestation à Varenne et accélérant la chute de la monarchie.

Anonyme, La chiquenaude du Peuple, 1797. Paris, Bibliothèque nationale de France. ©Gallica. 

D’UN BORD À L’AUTRE

« Nous voulons désormais afficher nos opinions ; nous voulons nous en coiffer »7. Sous la Révolution, le poil se transforme en une véritable tribune politique. Il témoigne de la polarisation des opinions politiques entre deux bords opposés. Les caricatures révolutionnaires rendent compte de la dualité entre républicains et royalistes. Les Jacobins qui se rapprochent du peuple, en portant les cheveux mi longs et en broussaille, sont caricaturés avec des cheveux-serpents dressés comme ceux de Gorgone, pour souligner la folie républicaine et ses dérives sous la Terreur. Les Muscadins et Incroyables conservent les apparences raffinées des aristocrates de l’Ancien Régime. Pour témoigner de leur soutien à la noblesse malmenée, certains adoptent la coiffure à la victime : les cheveux sont coupés à ras dégageant ainsi la nuque à la manière des condamnés à l’échafaud. Un ruban ou une étole rouge entourent le cou symbolisant la lame du « grand rasoir national ».

Une logique de gradation politique et pileuse, de la perruque poudrée au cheveu gras, est également sensible chez des hérauts révolutionnaires :

  • Mirabeau était un lion marqué par la petite vérole ;
  • Danton, un dogue coiffé d’ailes de pigeon ;
  • Robespierre, un loup cervier en toilette de bal ;
  • Marat, un vautour ivre.8

Anonyme, Danton, Marat, Robespierre, XVIIIe. Versailles, Musée Lambinet. 

Dans cette description, Charles Nodier associe à chaque révolutionnaire un animal en fonction de son caractère politique et de sa chevelure. Ainsi, l’auréole formée par les rouleaux de la perruque de Mirabeau s’apparente à la crinière d’un lion, soulignant ainsi la puissance physique, les prouesses oratoires et l’aspect bon vivant du tribun. Les cheveux impeccablement poudrés de Robespierre rappellent le poil lustré du lynx. Sa très grande élégance témoignage d’une maîtrise absolue de soi, synonyme d’intransigeance politique. Ne le surnomme-t-on pas « l’incorruptible » ? Les cheveux épars et gras de Marat, toujours dépoitraillé et mal fagoté, évoquent le crâne dégarni du rapace et font de lui un père de la patrie apprécié du peuple. Nodier décrit également par le poil un autre travers politique révolutionnaire : le fanatisme. René-François Dumas, dit « Dumas le Rouge », ancien religieux devenu président du Tribunal Révolutionnaire, obsédé de pureté idéologique, est l’incarnation du bourreau sanguinaire. Tout en lui appelle à la peine capitale. Son visage est la personnification de la guillotine : blanc et émacié comme la lame, son poil rouge comme le sang qu’une gradation pileuse et ternaire, finit par faire jaillir.

Son frac long […] était d’une couleur de sang dont la vivacité blessait l’œil ; et ce n’est pas ici une combinaison d’écrivain préparée pour l’effet […] cet habit de sang était son habit de gala. Quelque chose de plus blanc que le linge coquet de Dumas, c’était sa tête allongée, osseuse […]. Sa bouche était large, ses yeux petits et enfoncés, mais perçants et peut-être noirs ; ses cils, ses sourcils, ses cheveux rouges.9

Anne-Louis Girodet, Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Domingue, 1797. Versailles, Châteaux de Versailles et de Trianon. ©RMN. 

Autre figure, autre bord. En 1797, le portait de Jean-Baptiste Belley incarne la devise républicaine. Cet ancien esclave élu député de Saint-Domingue auprès de la convention vote l’abolition de l’esclavage le 16 février 1794. Il devient le porte-parole des hommes de couleur, le défenseur de leur liberté. Girodet fait de lui un symbole d’émancipation – le Spartacus noir de Diderot – fraternellement accoudé au buste de l’abbé Raynal. Blanc et Noir, bord à bord, sont à la même hauteur, leurs fronts se font écho, le cheveu crépu est l’égal de la philosophique alopécie. Le poil participe ici d’une rhétorique libertaire, fraternelle et égalitaire.

L’incorruptible, le tribun, le défroqué, le débraillé, le bourreau, l’abolitionniste… à chaque fois le poil est convoqué pour participer à la construction d’une silhouette politique. Chaque acteur et penseur révolutionnaire compose avec les modèles des deux bords, républicain/royaliste, et façonne un poil à l’image de ses opinions. La variété des modes pilifères dans leurs formes, leurs noms, leurs systèmes de références rend compte de la pluralité des idéologies politiques.

 

VIRER DE BORD : LE CHANGEMENT, C’EST LE POIL !
« Savez-vous lire, Docteur…Barbe à l’eau ? »10

En 1775, dans Le Barbier de Séville, Beaumarchais met en scène, grâce au poil, un changement politique générationnel. Figaro, jeune barbier glabre, vif d’esprit et fils des Lumières, s’amuse à tourner en ridicule la figure du barbon incarnée par le docteur Bartholo. Le barbon – étymologiquement celui qui porte la barbe – est un docte bourru, pétri de culture classique, radotant sur le passé, condamnant les plaisirs de la jeunesse et ne cessant de faire de barbantes références en latin. Lorsque Figaro lui coupe  le symbole de son savoir, la barbe, il fait triompher sa modernité – en acte en tant que barbier et en parole puisque nous sommes au théâtre. Cette bataille du poil entre les Anciens et les Modernes quittera la scène prérévolutionnaire et se répandra parmi le public le soir du 25 février 1830 :

Nous sentions un sauvage désir de lever leur scalp avec notre tomahawk pour en orner notre ceinture ; mais à cette lutte nous eussions couru le risque de cueillir moins de chevelures que de perruques ; car si elle raillait l'école moderne sur ses cheveux, l'école classique, en revanche, étalait au balcon et à la galerie du Théâtre-Français une collection de têtes chauves pareilles au chapelet de crânes de la déesse Dourga. […] "A la guillotine, les genoux ! "11

À en croire Théophile Gautier, la première d’Hernani fut une véritable guerre du poil. Au partisan du classicisme, bourgeois, glabre et chauve comme un genou s’oppose le romantique barbu et chevelu. Ce dernier s’imagine même en Sioux, scalpant ses ennemis et faisant de la perruque ou du toupet postiche des trophées. Le refus du conformisme, de l’académisme et la volonté de renverser le vieux monde se traduit ostensiblement dans le poil. Les phares du Romantisme cultivent alors l’art du négligé : cheveux longs, en bataille, voire sales. Ils se surnomment eux-mêmes « les Lions ». Les caricatures suggèrent que c’est leur crinière indomptée qui leur a valu ce nom. Toute la fougue du jeune mouvement s’incarne dans ce poil belliqueux. Véritable signe de ralliement, on peut parler d’un poil polémique, tant par la virulence des débats qu’il suscite que par l’agressivité guerrière qu’il contient. Dans la lignée des romantiques, le poil devient le dépositaire de l’engagement politique de son propriétaire.

Benjamin Roubaud, Grand Chemin de la postérité, les romantiques en cortège, 1842. Paris, Maison de Victor Hugo. (détail) © Paris Musées. 

Victor Hugo incarne à la perfection ce phénomène. D’écrivain à candidat politique, de royaliste à socialiste, de monarchiste à républicain, de jeune agitateur à sage patriarche, Hugo est passé du glabre à la barbe. Les caricaturistes ont su croquer au travers du poil son parcours politique et ses engagements intellectuels. Benjamin Roubaud fait de sa crinière hérissée de cheveux bruns, dégageant son grand front, le symbole de sa fièvre romantique, quand Arthur Sapeck célèbre le « père Hugo » farouche défenseur de la République, auréolé de sa grande barbe blanche.

Arthur Sapeck, « Victor Hugo », La Chronique parisienne, 31 mai 1885. Paris, Maison de Victor Hugo. © Paris Musées. 

Tout au long du siècle, les batailles idéologiques se liront dans le poil. En 1848, avec le Printemps des peuples, moustaches et barbes deviennent un symbole révolutionnaire européen, les attributs de l’homme libre. Garibaldi, Engel, Marx en font le témoin de leur foi en l’émancipation des peuples aux principes du socialisme. Même Charles-Albert de Piémont Sardaigne l’adopte afin de témoigner de son adhésion aux idées progressistes d’une unité italienne. En 1885, dans sa nouvelle La Moustache, Maupassant souligne une nouvelle fonction politique du poil, en en faisant un symbole nationaliste, dans le cadre de la guerre contre la Prusse. « Et puis, ce que j’adore d’abord dans la moustache, c’est qu’elle est française, bien française. Elle nous vient de nos pères les Gaulois, et elle est demeurée le signe de notre caractère national enfin. […] Vive la moustache ! »12 C’est un symbole qui sera repris tout au long du XXe siècle par nombre de dirigeants au service du culte de leur personnalité. En ce moment même, le président indien Narendra Modi, critiqué pour la situation sanitaire catastrophique de son pays, a pris l’aspect d’un gourou. Très soucieux de son apparence, il s’est laissé pousser une longue barbe blanche, symbole hindou de la sagesse du sâdhu. En alignant son abord sur celui de grandes icônes politiques indiennes, comme le poète Tagore, c’est sa propre figure historique que Modi cherche à asseoir.

Action du groupé féministe La Barbe, Place de la Nation, à Paris le 14 juillet 2012. ©Céline Mouzon.

Un poil à droite, un poil à gauche, pile poil. Le poil est un signe qui permet de se positionner sur les bords escarpés de la société. Dans L’Empire des signes, Roland Barthes dépeint les yeux des Japonais comme deux traits de pinceaux et leur visage pâle comme une page vierge. Pour lui, « la face est la chose à écrire »13. Le poil est alors la plume avec laquelle le citoyen écrit son apparence, son abord. Aujourd’hui, la récupération de la barbe par un groupe d’action féministe français, qui en prend le nom et en affuble l’allégorie de la République lors de la journée de la femme, est une preuve supplémentaire, s’il en fallait, de la signification politique et genrée de ce signe. Cependant les gender-studies anglo-saxonnes, qui analysent le poil au prisme de la construction des rapports entre masculin et féminin, invitent à ne pas enfermer son étude dans une seule approche genrée. L’approche du poil masculin ne devrait pas passer systématiquement par la virilité, celle du poil féminin par la chevelure, outil de séduction, ou la sphère de l’intimité. De fait, une aisselle non épilée, un mollet velu, un cheveu bleu sont, à l’image de la barbe, des signes motivés politiquement et disent comment la citoyenne choisit de paraître dans l’espace public, comment elle choisit d’écrire son abord et son bord. 

  • Justin Kalinowski, historien de l’art, Rome.
  • Justin Kalinowski, art historian, Rome.
  • Justin Kalinowski, storico dell’arte, Roma.