À bords perdus :
l’Exemplaire de Bordeaux,
édition de 1588 des
Essais de Montaigne

Coralie Barbe

En 2019, le précieux Exemplaire de Bordeaux, également dénommé « EB », ouvrage imprimé en 1588 à Paris et entièrement annoté de la main de Montaigne, est candidat en vue de son inscription au registre Mémoire du Monde de l’UNESCO.

Après son entière numérisation par la Bibliothèque nationale de France en 2016, la Bibliothèque municipale de Bordeaux sollicite sa restauration, qui se doit d’être accompagnée d’une étude matérielle approfondie.

En effet, outre la nécessité de consolider ce volume aux fragilités certaines, une question restait en suspens pour les nombreux chercheurs s’étant penchés sur cet exemplaire : à quelle époque les tranches de ce précieux ouvrage avaient-elles bien pu être rognées, c’est-à-dire coupées, éliminant à tout jamais une partie des réflexions et repentirs pourtant si chers à Montaigne, au point qu’il en consacre l’entièreté du deuxième chapitre de son livre III intitulé « du Repentir »1?

Annotations tronquées sur le verso du feuillet 4. © Bibliothèque municipale de Bordeaux (Gallica).

Corollaire de cette question : s’il est certain que cette amputation, du fait de son usure, a notablement précédé la confection de l’actuelle reliure, dispose-t-on d’éléments matériels nous permettant d’envisager le lieu et la période de confection de cette dernière, alors qu’elle ne présente aucune signature ?

Plat supérieur de la reliure de « EB ». Photo Atelier Coralie Barbe.

Dos de la reliure de « EB ». Photo Atelier Coralie Barbe.

Tranche de gouttière de la reliure de « EB ». Photo Atelier Coralie Barbe.

Montaigne débute la rédaction des Essais en 1572. Les deux premiers livres constituant cet opus sont imprimés en 1580 par l’imprimeur bordelais Simon Millanges. Le succès obtenu par ce texte, qui lui vaut une réédition à Bordeaux en 1582, suscite l’intérêt de l’éditeur parisien Abel L’Angelier. Malgré les guerres de religion, Montaigne se rend à Paris où la nouvelle version des Essais, considérablement remaniée et augmentée, est publiée par L’Angelier en 1588.

À l’issue de l’impression, il est vraisemblable qu’Abel l’Angelier fit remettre à Montaigne plusieurs exemplaires de son ouvrage sous une forme brochée, c’est-à-dire avec les cahiers sommairement assemblés les uns aux autres par un fil de couture, l’ensemble étant recouvert d’une feuille de papier de protection colorée, marbrée ou dominotée.

Exemple d’un ouvrage broché à sa sortie des presses de l’imprimeur. Photo Coralie Barbe.

De retour dans son château de Saint-Michel de Montaigne, le philosophe reprend le texte de 1588 et travaille à une nouvelle version, ainsi que l’attestent les consignes d’édition rassemblées au verso de la page de titre ou encore les demandes de corrections typographiques et orthographiques inscrites dans les marges de l’ouvrage. Jusqu’à sa mort en 1592, Montaigne annote EB jusqu’à plus d’un tiers du texte imprimé. Du fait que le manuscrit original a été perdu, ce document unique éclaire la manière dont Montaigne travaillait : les multiples remaniements, ajouts et corrections autographes permettent de comprendre la genèse de la dernière version du texte2.

Double-page de EB présentant des annotations manuscrites tronquées. Photo Atelier Coralie Barbe.

À la mort de Montaigne, c’est son ami le poète Pierre de Brach, puis sa « fille d’alliance » Marie de Gournay qui travaillent à une nouvelle édition des Essais, de sorte qu’EB est intensément consulté de 1592 à 1596, date à laquelle Marie de Gournay quitte le château de Montaigne.

EB est ensuite vraisemblablement donné par l’épouse de Montaigne, Françoise de Lachassaigne, au monastère des Feuillants, à l’occasion du transfert des restes de son défunt mari dans la chapelle de ce couvent le premier mai 1614, ainsi qu’en témoigne le cachet figurant sur la page de titre du volume3.

Fatigué par les intenses consultations des huit dernières années, de 1588 à 1596, il est probable que Mme de Montaigne ait choisi de faire relier le volume avant d’en effectuer le don ou que les Feuillants eux-mêmes, en signe de reconnaissance, aient décidé de s’en charger.

 

En ce début de XVIIe siècle, il est d’usage d’offrir une reliure de qualité aux ouvrages précieux.

Il est également parfaitement admis qu’une reliure qui n’offre plus de protection satisfaisante à un texte se doit d’être déposée et refaite. L’aspect usé que devait revêtir l’ouvrage broché EB en 1614 faisait donc certainement de lui un parfait candidat pour la reliure.

 

La couture réalisée sur cinq ficelles, révélée lors de la restauration, pourrait dater de ce début de XVIIe siècle. En effet, outre l’apparente robustesse des ficelles, la déformation des cahiers et les quelques feuillets dépassant du corps d’ouvrage témoignent de l’ancienneté de cet assemblage.

Les opérations qui suivent la couture sont alors le rognage et la dorure des tranches, destinés à donner à l’ouvrage un aspect plus neuf et homogène.

La dorure des tranches, qui existe depuis le XIIIe siècle mais ne se généralise qu’au XVIe siècle, revêt une vocation esthétique importante. Toutefois, on ignore souvent qu’elle permet une protection optimale du corps d’ouvrage : en apposant une fine couche d’or, le doreur crée une barrière de protection qui lie légèrement les feuillets les uns aux autres et limite la pénétration de la poussière, de l’humidité et de tout autre facteur de dégradation des livres.

 

Avant de procéder à la dorure, il faut s’assurer que les trois tranches du volume sont parfaitement lisses et homogènes, et pour cela, procéder à leur rognage à l’aide d’un fût à rogner, constitué d’une lame affûtée.

Les tranches sont ensuite enduites de colle de pâte fraîche, puis d’un bol d’Arménie, visible par sa couleur orangée apparaissant sous les tranches dorées d’EB. Une légère couche de blanc d’œuf est alors appliquée et, avant qu’elle ne soit sèche, une feuille d’or est déposée à sa surface. Il reste à lustrer cette dorure à l’aide de brunissoirs d’agates et à appliquer une légère couche de cire pour rendre le tout parfaitement homogène et suffisamment hermétique.

 

Cette opération mérite une importante discipline, ainsi que nous le rappelle le Manuel Roret au XIXe siècle : « Faire la tranche, c’est couvrir cette tranche d’une couleur unie, ou la jasper, ou la marbrer, ou la dorer. » Or, « Ainsi que nous l’avons dit, le relieur de petite ville est obligé de savoir faire toutes ces opérations, et il s’en acquitte tant bien que mal, trop souvent plutôt mal que bien. »4

Le manque de maîtrise de ce savoir-faire, auquel s’ajoute le souhait qu’un corps d’ouvrage soit propre et homogène pour recevoir une nouvelle reliure ne sont pas des phénomènes isolés et les exemples d’amputation sont malheureusement pléthore dans les collections patrimoniales.

Exemple du Breviarium Rothomagense, cum calendario, manuscrit du XIVe siècle présentant des miniatures marginales tronquées par le relieur en charge de sa nouvelle reliure au XIXe siècle, Manuscrit Ms A580 conservé à la bibliothèque municipale de Rouen. © Bibliothèque municipale de Rouen.

Qu’il n’ait pas eu conscience de la préciosité de l’ouvrage qu’on lui avait confié, ou qu’il ait eu des difficultés à mener convenablement les opérations de rognage ou de dorure sur tranches, l’auteur de la première reliure d’EB est également le responsable de la perte de plus de cinq millimètres de marges de l’ouvrage, correspondant à autant de mentions manuscrites par Montaigne.

S’il est vraisemblable, au regard des sources historiques et des observations susmentionnées, que cette amputation a eu lieu au début du XVIIe siècle, le peu de traces laissées par la première reliure ne nous permet pas d’imaginer la nature du matériau qui a pu être employé pour sa couvrure. L’époque nous invite toutefois à penser que le volume a été recouvert de cuir ou de parchemin.

Qu’en est-il donc de la reliure dans laquelle EB est actuellement conservé ?

Du début du XVIIe siècle à 1772, le document n’est plus mentionné. On sait qu’EB reste au monastère des Feuillants jusqu’aux saisies révolutionnaires en 1789, et même plus tard, en dépôt, avant d’être confié, en 1796, à la Bibliothèque centrale du département de Gironde.

Connu de quelques érudits locaux dès le milieu du XVIIIe siècle, notamment de François de Neufchâteau, homme d’État auquel on attribue la redécouverte du volume, on sait également qu’il est transporté deux fois jusqu’à Paris, la première fois en 1774 pour identifier le Journal de voyage de Montaigne récemment découvert, et la seconde pour le mettre à disposition de Jacques-André Naigeon, éditeur des premiers Essais selon EB en 18025.

 

Trois hypothèses sont envisageables : EB reçoit une nouvelle reliure lors de son voyage en 17746, ou bien lors de son séjour de sept ans dans la capitale pour l’édition réalisée par Naigeon, ou enfin lors de son retour à Bordeaux, en 1807, après que l’État français en a confié la garde à la Ville de Bordeaux en 1803.

 

Si le décor, constitué de fers et de roulettes à motifs floraux et à dents de rat, semble typique d’un atelier parisien de la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’étude matérielle révèle d’importants éléments :

– Le cuir employé pour la couvrure est une basane maroquinée foncée, légèrement imprimée à grain long, qu’on trouve également au début du XIXe siècle ;

– le motif et les couleurs des pages de garde marbrées cailloutées semblent plutôt caractéristiques du début du XIXe siècle ;

– enfin, une des pages de garde vierge présente une contremarque aux initiales « J G », non identifiée mais datée du début du XIXe siècle7.

Motif de papier marbré caillouté et traces de repentir de roulette à motif géométrique poussé à l’or. Photo Atelier Coralie Barbe.

Vue de la contremarque « J G » présente sur la page de garde volante supérieure. Photo Atelier Coralie Barbe.

On sait par ailleurs les difficultés qu’a rencontrées Jean-Baptiste Monbalon, bibliothécaire de la Ville de Bordeaux de 1796 à 1830, pour obtenir le retour d’EB dans le chef-lieu de la Gironde8. Lorsqu’il y parvient en 1807, Pierre Bernadau, intellectuel bordelais, écrit dans le Bulletin polymathique du Muséum d’Instruction publique : « À l’ancienne reliure on vient d’en substituer une très belle, mais sans rogner les marges, afin de ne pas augmenter le mal fait à l’écriture par le premier relieur » 9.

 

Il semble donc que la reliure qu’on connaît aujourd’hui a été réalisée après son retour en la ville de Bordeaux, soit en 1807. Monbalon a sans doute voulu offrir à cet exemplaire malmené une protection adéquate en le confiant à un relieur bordelais.

Il convient enfin de donner quelques explications pour éclairer le type de décor, qui paraît plus ancien, et la qualité d’exécution de cette reliure.

L’Exemplaire de Bordeaux est en 1807 un ouvrage dont le retour est très attendu par la communauté bordelaise, qui s’est beaucoup émue et disputée de la responsabilité du rognage des tranches à la redécouverte du volume.

Par ailleurs, le relieur du début du XIXe siècle n’est guère plus rompu à la restauration de livres que ne l’était son confrère du XVIIe siècle.

Il est, pour ce dernier, et ce jusqu’à l’émancipation récente des deux disciplines que sont la reliure et la restauration de livres, beaucoup plus simple de confectionner une nouvelle reliure, c’est-à-dire de procéder à la dépose de la couverture ancienne, de défaire la couture des feuillets et de refaire une nouvelle couture solide, puis de rogner, dorer et insérer cet ensemble dans une nouvelle reliure dont il assurait ou confiait le décor.

Or, on peut supposer que Monbalon, conscient de la préciosité de l’ouvrage et des conséquences que revêtait une nouvelle maladresse, a intimé l’ordre au relieur bordelais de ne pas toucher à un seul des feuillets constituant le corps d’ouvrage de cet exemplaire.

De ce fait, l’artisan-relieur a probablement timidement procédé à la dépose du corps d’ouvrage de son ancienne reliure, a préféré ne pas refaire la couture qui assurait encore son rôle, la consolidant simplement10 et a ajouté des feuilles de garde, qu’il a maladroitement collées sur les contre-plats11. En ce qui concerne le décor de cette reliure, il a opté, sans doute en concertation avec Monbalon, pour un décor sobre exécuté avec les fers qu’il avait alors à disposition.

 

Depuis son impression à Paris en 1588, les commentaires manuscrits par son auteur dans les années qui ont suivi, son legs aux Feuillants, sa première reliure, ses voyages successifs, ses consultations effrénées, ses diverses éditions, jusqu’aux différentes accusations qui ont jalonné le tournant des XVIIIe et XIXe siècles concernant l’auteur de l’amputation de la pensée de Montaigne, comment ne pas justement se référer à cette pensée qui, quoiqu’en partie amputée, nous est heureusement parvenue, et voir en ce magnifique exemplaire le reflet de nos tourmentes, par cette sentence d’Épictète (Manuel, X), que Montaigne avait fait inscrire sur une des travées de sa bibliothèque en ces termes : « Les hommes (dit une sentence grecque ancienne) sont tourmentés par les opinions qu’ils ont des choses, non par les choses elles-mêmes. »

Remerciements

Mes plus sincères remerciements vont à Matthieu Gerbault, conservateur de la Bibliothèque Mériadeck de Bordeaux pour sa confiance, ainsi qu’à l’ensemble des personnes ayant participé à l’étude de EB : Julie Tyrlik, restauratrice du patrimoine, Atelier Coralie Barbe ; Ilaria Pastrolin, doctorante en histoire du papier et des filigranes, PSL/Université d’Udine ; Neil Harris, professeur de bibliologie et de bibliothéconomie, Université d’Udine, Italie ; et Jacques Benelli, libraire-expert en livres anciens, Paris.

En 2019, le précieux Exemplaire de Bordeaux, également dénommé « EB », ouvrage imprimé en 1588 à Paris et entièrement annoté de la main de Montaigne, est candidat en vue de son inscription au registre Mémoire du Monde de l’UNESCO.

Après son entière numérisation par la Bibliothèque nationale de France en 2016, la Bibliothèque municipale de Bordeaux sollicite sa restauration, qui se doit d’être accompagnée d’une étude matérielle approfondie.

En effet, outre la nécessité de consolider ce volume aux fragilités certaines, une question restait en suspens pour les nombreux chercheurs s’étant penchés sur cet exemplaire : à quelle époque les tranches de ce précieux ouvrage avaient-elles bien pu être rognées, c’est-à-dire coupées, éliminant à tout jamais une partie des réflexions et repentirs pourtant si chers à Montaigne, au point qu’il en consacre l’entièreté du deuxième chapitre de son livre III intitulé « du Repentir »1?

Annotations tronquées sur le verso du feuillet 4. © Bibliothèque municipale de Bordeaux (Gallica).

Corollaire de cette question : s’il est certain que cette amputation, du fait de son usure, a notablement précédé la confection de l’actuelle reliure, dispose-t-on d’éléments matériels nous permettant d’envisager le lieu et la période de confection de cette dernière, alors qu’elle ne présente aucune signature ?

Plat supérieur de la reliure de « EB ». Photo Atelier Coralie Barbe.

Dos de la reliure de « EB ». Photo Atelier Coralie Barbe.

Tranche de gouttière de la reliure de « EB ». Photo Atelier Coralie Barbe.

Montaigne débute la rédaction des Essais en 1572. Les deux premiers livres constituant cet opus sont imprimés en 1580 par l’imprimeur bordelais Simon Millanges. Le succès obtenu par ce texte, qui lui vaut une réédition à Bordeaux en 1582, suscite l’intérêt de l’éditeur parisien Abel L’Angelier. Malgré les guerres de religion, Montaigne se rend à Paris où la nouvelle version des Essais, considérablement remaniée et augmentée, est publiée par L’Angelier en 1588.

À l’issue de l’impression, il est vraisemblable qu’Abel l’Angelier fit remettre à Montaigne plusieurs exemplaires de son ouvrage sous une forme brochée, c’est-à-dire avec les cahiers sommairement assemblés les uns aux autres par un fil de couture, l’ensemble étant recouvert d’une feuille de papier de protection colorée, marbrée ou dominotée.

Exemple d’un ouvrage broché à sa sortie des presses de l’imprimeur. Photo Coralie Barbe.

De retour dans son château de Saint-Michel de Montaigne, le philosophe reprend le texte de 1588 et travaille à une nouvelle version, ainsi que l’attestent les consignes d’édition rassemblées au verso de la page de titre ou encore les demandes de corrections typographiques et orthographiques inscrites dans les marges de l’ouvrage. Jusqu’à sa mort en 1592, Montaigne annote EB jusqu’à plus d’un tiers du texte imprimé. Du fait que le manuscrit original a été perdu, ce document unique éclaire la manière dont Montaigne travaillait : les multiples remaniements, ajouts et corrections autographes permettent de comprendre la genèse de la dernière version du texte2.

Double-page de EB présentant des annotations manuscrites tronquées. Photo Atelier Coralie Barbe.

À la mort de Montaigne, c’est son ami le poète Pierre de Brach, puis sa « fille d’alliance » Marie de Gournay qui travaillent à une nouvelle édition des Essais, de sorte qu’EB est intensément consulté de 1592 à 1596, date à laquelle Marie de Gournay quitte le château de Montaigne.

EB est ensuite vraisemblablement donné par l’épouse de Montaigne, Françoise de Lachassaigne, au monastère des Feuillants, à l’occasion du transfert des restes de son défunt mari dans la chapelle de ce couvent le premier mai 1614, ainsi qu’en témoigne le cachet figurant sur la page de titre du volume3.

Fatigué par les intenses consultations des huit dernières années, de 1588 à 1596, il est probable que Mme de Montaigne ait choisi de faire relier le volume avant d’en effectuer le don ou que les Feuillants eux-mêmes, en signe de reconnaissance, aient décidé de s’en charger.

 

En ce début de XVIIe siècle, il est d’usage d’offrir une reliure de qualité aux ouvrages précieux.

Il est également parfaitement admis qu’une reliure qui n’offre plus de protection satisfaisante à un texte se doit d’être déposée et refaite. L’aspect usé que devait revêtir l’ouvrage broché EB en 1614 faisait donc certainement de lui un parfait candidat pour la reliure.

 

La couture réalisée sur cinq ficelles, révélée lors de la restauration, pourrait dater de ce début de XVIIe siècle. En effet, outre l’apparente robustesse des ficelles, la déformation des cahiers et les quelques feuillets dépassant du corps d’ouvrage témoignent de l’ancienneté de cet assemblage.

Les opérations qui suivent la couture sont alors le rognage et la dorure des tranches, destinés à donner à l’ouvrage un aspect plus neuf et homogène.

La dorure des tranches, qui existe depuis le XIIIe siècle mais ne se généralise qu’au XVIe siècle, revêt une vocation esthétique importante. Toutefois, on ignore souvent qu’elle permet une protection optimale du corps d’ouvrage : en apposant une fine couche d’or, le doreur crée une barrière de protection qui lie légèrement les feuillets les uns aux autres et limite la pénétration de la poussière, de l’humidité et de tout autre facteur de dégradation des livres.

 

Avant de procéder à la dorure, il faut s’assurer que les trois tranches du volume sont parfaitement lisses et homogènes, et pour cela, procéder à leur rognage à l’aide d’un fût à rogner, constitué d’une lame affûtée.

Les tranches sont ensuite enduites de colle de pâte fraîche, puis d’un bol d’Arménie, visible par sa couleur orangée apparaissant sous les tranches dorées d’EB. Une légère couche de blanc d’œuf est alors appliquée et, avant qu’elle ne soit sèche, une feuille d’or est déposée à sa surface. Il reste à lustrer cette dorure à l’aide de brunissoirs d’agates et à appliquer une légère couche de cire pour rendre le tout parfaitement homogène et suffisamment hermétique.

 

Cette opération mérite une importante discipline, ainsi que nous le rappelle le Manuel Roret au XIXe siècle : « Faire la tranche, c’est couvrir cette tranche d’une couleur unie, ou la jasper, ou la marbrer, ou la dorer. » Or, « Ainsi que nous l’avons dit, le relieur de petite ville est obligé de savoir faire toutes ces opérations, et il s’en acquitte tant bien que mal, trop souvent plutôt mal que bien. »4

Le manque de maîtrise de ce savoir-faire, auquel s’ajoute le souhait qu’un corps d’ouvrage soit propre et homogène pour recevoir une nouvelle reliure ne sont pas des phénomènes isolés et les exemples d’amputation sont malheureusement pléthore dans les collections patrimoniales.

Exemple du Breviarium Rothomagense, cum calendario, manuscrit du XIVe siècle présentant des miniatures marginales tronquées par le relieur en charge de sa nouvelle reliure au XIXe siècle, Manuscrit Ms A580 conservé à la bibliothèque municipale de Rouen. © Bibliothèque municipale de Rouen.

Qu’il n’ait pas eu conscience de la préciosité de l’ouvrage qu’on lui avait confié, ou qu’il ait eu des difficultés à mener convenablement les opérations de rognage ou de dorure sur tranches, l’auteur de la première reliure d’EB est également le responsable de la perte de plus de cinq millimètres de marges de l’ouvrage, correspondant à autant de mentions manuscrites par Montaigne.

S’il est vraisemblable, au regard des sources historiques et des observations susmentionnées, que cette amputation a eu lieu au début du XVIIe siècle, le peu de traces laissées par la première reliure ne nous permet pas d’imaginer la nature du matériau qui a pu être employé pour sa couvrure. L’époque nous invite toutefois à penser que le volume a été recouvert de cuir ou de parchemin.

Qu’en est-il donc de la reliure dans laquelle EB est actuellement conservé ?

Du début du XVIIe siècle à 1772, le document n’est plus mentionné. On sait qu’EB reste au monastère des Feuillants jusqu’aux saisies révolutionnaires en 1789, et même plus tard, en dépôt, avant d’être confié, en 1796, à la Bibliothèque centrale du département de Gironde.

Connu de quelques érudits locaux dès le milieu du XVIIIe siècle, notamment de François de Neufchâteau, homme d’État auquel on attribue la redécouverte du volume, on sait également qu’il est transporté deux fois jusqu’à Paris, la première fois en 1774 pour identifier le Journal de voyage de Montaigne récemment découvert, et la seconde pour le mettre à disposition de Jacques-André Naigeon, éditeur des premiers Essais selon EB en 18025.

 

Trois hypothèses sont envisageables : EB reçoit une nouvelle reliure lors de son voyage en 17746, ou bien lors de son séjour de sept ans dans la capitale pour l’édition réalisée par Naigeon, ou enfin lors de son retour à Bordeaux, en 1807, après que l’État français en a confié la garde à la Ville de Bordeaux en 1803.

 

Si le décor, constitué de fers et de roulettes à motifs floraux et à dents de rat, semble typique d’un atelier parisien de la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’étude matérielle révèle d’importants éléments :

– Le cuir employé pour la couvrure est une basane maroquinée foncée, légèrement imprimée à grain long, qu’on trouve également au début du XIXe siècle ;

– le motif et les couleurs des pages de garde marbrées cailloutées semblent plutôt caractéristiques du début du XIXe siècle ;

– enfin, une des pages de garde vierge présente une contremarque aux initiales « J G », non identifiée mais datée du début du XIXe siècle7.

Motif de papier marbré caillouté et traces de repentir de roulette à motif géométrique poussé à l’or. Photo Atelier Coralie Barbe.

Vue de la contremarque « J G » présente sur la page de garde volante supérieure. Photo Atelier Coralie Barbe.

On sait par ailleurs les difficultés qu’a rencontrées Jean-Baptiste Monbalon, bibliothécaire de la Ville de Bordeaux de 1796 à 1830, pour obtenir le retour d’EB dans le chef-lieu de la Gironde8. Lorsqu’il y parvient en 1807, Pierre Bernadau, intellectuel bordelais, écrit dans le Bulletin polymathique du Muséum d’Instruction publique : « À l’ancienne reliure on vient d’en substituer une très belle, mais sans rogner les marges, afin de ne pas augmenter le mal fait à l’écriture par le premier relieur » 9.

 

Il semble donc que la reliure qu’on connaît aujourd’hui a été réalisée après son retour en la ville de Bordeaux, soit en 1807. Monbalon a sans doute voulu offrir à cet exemplaire malmené une protection adéquate en le confiant à un relieur bordelais.

Il convient enfin de donner quelques explications pour éclairer le type de décor, qui paraît plus ancien, et la qualité d’exécution de cette reliure.

L’Exemplaire de Bordeaux est en 1807 un ouvrage dont le retour est très attendu par la communauté bordelaise, qui s’est beaucoup émue et disputée de la responsabilité du rognage des tranches à la redécouverte du volume.

Par ailleurs, le relieur du début du XIXe siècle n’est guère plus rompu à la restauration de livres que ne l’était son confrère du XVIIe siècle.

Il est, pour ce dernier, et ce jusqu’à l’émancipation récente des deux disciplines que sont la reliure et la restauration de livres, beaucoup plus simple de confectionner une nouvelle reliure, c’est-à-dire de procéder à la dépose de la couverture ancienne, de défaire la couture des feuillets et de refaire une nouvelle couture solide, puis de rogner, dorer et insérer cet ensemble dans une nouvelle reliure dont il assurait ou confiait le décor.

Or, on peut supposer que Monbalon, conscient de la préciosité de l’ouvrage et des conséquences que revêtait une nouvelle maladresse, a intimé l’ordre au relieur bordelais de ne pas toucher à un seul des feuillets constituant le corps d’ouvrage de cet exemplaire.

De ce fait, l’artisan-relieur a probablement timidement procédé à la dépose du corps d’ouvrage de son ancienne reliure, a préféré ne pas refaire la couture qui assurait encore son rôle, la consolidant simplement10 et a ajouté des feuilles de garde, qu’il a maladroitement collées sur les contre-plats11. En ce qui concerne le décor de cette reliure, il a opté, sans doute en concertation avec Monbalon, pour un décor sobre exécuté avec les fers qu’il avait alors à disposition.

 

Depuis son impression à Paris en 1588, les commentaires manuscrits par son auteur dans les années qui ont suivi, son legs aux Feuillants, sa première reliure, ses voyages successifs, ses consultations effrénées, ses diverses éditions, jusqu’aux différentes accusations qui ont jalonné le tournant des XVIIIe et XIXe siècles concernant l’auteur de l’amputation de la pensée de Montaigne, comment ne pas justement se référer à cette pensée qui, quoiqu’en partie amputée, nous est heureusement parvenue, et voir en ce magnifique exemplaire le reflet de nos tourmentes, par cette sentence d’Épictète (Manuel, X), que Montaigne avait fait inscrire sur une des travées de sa bibliothèque en ces termes : « Les hommes (dit une sentence grecque ancienne) sont tourmentés par les opinions qu’ils ont des choses, non par les choses elles-mêmes. »

  1. Le « repentir » désigne au XVIe siècle à la fois le fait d’éprouver le regret de ses fautes, mais signifie également, comme dans le vocabulaire pictural actuel, changer d’avis, dans MAGNIEN, Michel, « III, 2, un : Montaigne, « Du repentir », dans Ratures et repentirs, 5e colloque du cicada, sous la direction de Bertrand Rougé, Université de Pau, 1-3 décembre 1994, p. 115.
  2. DESAN, Philippe, « Histoire d’EB (Exemplaire de Bordeaux) », dans Reproduction en quadrichromie de l’exemplaire avec notes manuscrites marginales des Essais de Montaigne (exemplaire de Bordeaux), Fasano/Chicago, Schena editore, 2002, p. XIII.
  3. Ibid., p. XXII.
  4. LENORMAND, Sébastien, Nouveau Manuel complet du relieur, Paris, L. Mulo, 1900.
  5. LEGROS, Alain, « Montaigne à l’œuvre sur l’Exemplaire de Bordeaux », 2017. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01583048v2, consulté le 2 mai 2021.
  6. DESAN, Philippe, « Histoire d’EB (Exemplaire de Bordeaux) », dans Reproduction en quadrichromie de l'exemplaire avec notes manuscrites marginales des Essais de Montaigne (exemplaire de Bordeaux), Fasano/Chicago, Schena editore, 2002, p. XXVII.
  7. Communication orale de Neil Harris et Ilaria Pastrolin.
  8. DESAN, Philippe, « Histoire d’EB (Exemplaire de Bordeaux) », dans Reproduction en quadrichromie de l’exemplaire avec notes manuscrites marginales des Essais de Montaigne (exemplaire de Bordeaux), Fasano/Chicago, Schena editore, 2002, p. XXX.
  9. Ibid., p. XXIII.
  10. On observe les restes d’un second fil de consolidation sur le dos du corps d’ouvrage.
  11. Explication potentielle des reprises de dorure sur les chasses de la reliure.

Remerciements

Mes plus sincères remerciements vont à Matthieu Gerbault, conservateur de la Bibliothèque Mériadeck de Bordeaux pour sa confiance, ainsi qu’à l’ensemble des personnes ayant participé à l’étude de EB : Julie Tyrlik, restauratrice du patrimoine, Atelier Coralie Barbe ; Ilaria Pastrolin, doctorante en histoire du papier et des filigranes, PSL/Université d’Udine ; Neil Harris, professeur de bibliologie et de bibliothéconomie, Université d’Udine, Italie ; et Jacques Benelli, libraire-expert en livres anciens, Paris.

  • Coralie Barbe, restauratrice, Paris.
  • Coralie Barbe, restaurer, Paris.
  • Coralie Barbe, restauratore, Parigi.