Un trou [de mémoire] : deux
pans de l’Histoire

Coralie Barbe

« Lorsqu’on mutile la liberté de l’homme, cette liberté que Dieu a créée et qui se rapporte à lui, on mutile précisément ce par quoi Dieu, indirectement, s’annonce. »
—Karl Jaspers, Introduction à la philosophie, 1951

Si l’humanité conserve précieusement ses livres pour sauvegarder et transmettre sa pensée, la matérialité de ces derniers suscitant davantage l’intérêt de quelques amateurs, bibliothécaires et bibliophiles éclairés, il arrive que la tendance s’inverse et que la forme de ces objets, élaborant son propre discours, devienne le témoignage principal.

Il en est un exemple éloquent, conservé à la Direction de la Bibliothèque et des Archives du Sénat.

Plat supérieur du recueil, RFP0410. © Bibliothèque du Sénat

Page de titre du premier opus, RFP0410. © Bibliothèque du Sénat

Recouvert d’une reliure en plein cuir dans le style premier Empire, ce recueil rassemble deux textes qui relatent une des plus grandes crises de la papauté moderne : la Correspondance authentique de la Cour de Rome avec la France depuis l'invasion de l'État romain jusqu'à l'enlèvement du souverain pontife […], suivie du Précis historique du voyage et de la captivité de Pie VII, tous deux imprimés à Paris, chez Saintmichel, en 1814.

Le pape Pie VII, présenté en position de prière sur le frontispice de chacun de ces ouvrages, s’était tout d’abord engagé dans une voie de normalisation des relations entre le Saint-Siège et la première République française, en ratifiant le Concordat de 1801, qui organise les relations entre les différentes religions et l’État dans toute la France, puis en bénissant le sacre de Napoléon à Notre-Dame le 2 décembre 1804, ce dernier ayant finalement choisi de se couronner lui-même, ainsi qu’en témoigne l’esquisse préparatoire de Jacques-Louis David conservée au Musée du Louvre,1 mais également l’imposant tableau Le Sacre de Napoléon,2 présentant Pie VII sans mitre ni tiare, assis parmi les ecclésiastiques, derrière Napoléon debout couronnant Joséphine.

Mais, en juin 1809, lassé de la pression exercée par l’Empereur des français pour la ratification des soixante-dix-sept articles organiques qui tendaient à faire de l’Église de France une Église nationale et autonome de Rome, le Saint-Père signe la bulle Quum Memoranda, par laquelle il prononce l’excommunication majeure pour « tous les responsables des attentats commis à Rome et dans les États de l’Église contre les immunités ecclésiastiques et contre les droits même temporels de l’Église et du Saint-Siège ».3 Cette position lui vaut son enlèvement immédiat par le général Radet depuis le Palais du Quirinal dans lequel il est retranché, puis son exil à Savone et à Fontainebleau jusqu’en janvier 1814.

Ces deux textes, publiés dans l’objectif de faire connaître les positions du Souverain Pontife face à l’Empereur des Français, sont imprimés en 1814, date à laquelle Napoléon se trouve dans une situation politique de plus en plus difficile, qui le contraint à restituer ses États au Pape, alors que le souverain pontife retrouve Rome triomphalement, ainsi que le peint Ingres, résidant alors à Rome à la suite de l’obtention du Prix de Rome, dans Le Pape Pie VII dans la Chapelle Sixtine.4

Figurant au catalogue de 1882,5 la date exacte de l’entrée de ce recueil dans les collections de la bibliothèque du Sénat n’est pas connue. Il est toutefois probable que son acquisition soit proche de sa date de parution, le plat supérieur de cette reliure étant frappé du fer « Chambre des Pairs », assemblée succédant au Sénat impérial en 1814. L’histoire de Napoléon étant intimement liée à celle du Sénat, ce dernier ayant fait du « Sénat conservateur » un élément-clé de son régime, qu’il a présidé et dont il a ensuite été déchu le 3 avril 1814, la présence de cet ouvrage parmi les précieuses collections de la bibliothèque n’a rien d’inattendu.

Ce qui l’est davantage, c’est de trouver, nichée à l’exact endroit de la page de titre du second opus constituant ce recueil, face au second frontispice présentant le Souverain Pontife en prière, une balle de 22 long rifle.

Dos du recueil, RFP0410. © Bibliothèque du Sénat

Page de titre du second opus, RFP0410. © Bibliothèque du Sénat

La présence de cette balle au sein de cet ouvrage semble avoir été décelée au moment du catalogage pièce à pièce des livres de la bibliothèque en 2006. Elle a alors été aussitôt mentionnée dans sa notice : « Volume atteint par une balle durant la guerre 1939-1945, le projectile est demeuré à l’intérieur ».

L’ancienne notice en papier stipulait par ailleurs que ce livre était auparavant conservé dans le bureau du directeur, situé au premier étage de l’aile Sud-Est du Palais du Luxembourg.

Depuis l’été 1940, le Palais du Luxembourg était occupé par la Luftwaffe, l’état-major général de l’armée de l’air allemande pour tout le front de l’Ouest, sous le commandement du Feldmarshall Sperrle.

Dans la semaine du 12 au 18 août 1944, devant la progression des armées de la Libération, la Luftwaffe quitte le Palais et y est remplacée, sous les ordres du colonel von Berg, par une garnison de 600 hommes, renforcée par des SS et une compagnie de Schutzpolizei.6

Le 25 août 1944, au matin, le colonel Fabien, qui commande les FFI, met en application son plan d’attaque pour libérer le Palais : quelques centaines d’hommes armés se postent à l’Est, au Sud et au Nord de ce dernier. La mission est confiée au capitaine de Witasse, aidé par le bataillon Putz, qui, ayant pénétré Paris par l’axe Villejuif, Porte d’Italie, reçoit l’ordre de remonter le Boulevard Saint-Michel et d’investir le Jardin du Luxembourg puis le Sénat.

Petit à petit, les blindés encerclent l’espace formé par le Palais du Luxembourg, l’école des Mines et le lycée Montaigne, mais ils subissent le feu nourri par les Allemands retranchés dans l’école des Mines, ainsi que dans la galerie Est du Palais du Luxembourg. C’est dans l'axe de la rue de Vaugirard que les obus de canons frappent le plus violemment le Palais.

A 15 heures 45, à la préfecture de police, le général Leclerc reçoit la reddition du général von Choltitz. Le colonel Crépin, commandant de l’artillerie de la 2ème DB, accompagné d’un colonel de l’état-major allemand, est conduit auprès du colonel von Berg qui prend connaissance de l’acte de capitulation.

Les habitants du quartier, jusqu’alors murés chez eux, arborent des drapeaux pour saluer la fin de la « bataille du Luxembourg ».7

Les combats du 25 août 1944 ont causé beaucoup de dégâts au Palais, notamment aux étages supérieurs du pavillon Nord-Est.

De l’Orangerie de la rue Auguste Comte à l’école des Mines, les traces d’impact d’obus et de rafales de mitrailleuses témoignent encore aujourd’hui de l’âpreté des combats. Tout au long du boulevard Saint Michel, des plaques commémorent également le sacrifice de nombreux combattants français.

L’intérieur du Palais offre quant à lui le spectacle d’un « indescriptible chaos », d’un lieu évacué en toute hâte après quatre ans d’occupation, puis soumis à de violents combats. « Partout, dans les enfilades de galeries et de salons, parmi les cartes piétinées, la grande Salle des Conférences, dans la Bibliothèque, dans les dossiers dispersés, les revues et les livres déchiquetés, comme par le passage d’une tornade, gisent sur les bureaux. » 8

Vue du Pavillon Nord-Est au lendemain de la guerre, RFP0410. © Archives du Sénat / Studio Chevojon

Vue de la salle de lecture de la bibliothèque au lendemain de la guerre. © Archives du Sénat / Studio Chevojon

Vue des bureaux du premier étage du Pavillon Nord-Est au lendemain de la guerre. © Archives du Sénat / Studio Chevojon

Dès le 26 août, les mesures de sauvegarde du bâtiment et de sécurité publique qui s’imposent sont prises. La distribution intérieure du Palais, qui avait été considérablement modifiée par la Luftwaffe, est progressivement rétablie. Dans le Jardin, les installations militaires édifiées par les Allemands sont démolies, les tranchées bouchées, les sols remis en état, de sorte que ce dernier est rouvert au public en octobre. Le Palais du Luxembourg est, quant à lui, prêt à accueillir, à partir du 7 novembre 1944, l’Assemblée consultative provisoire. Mais Jardin et Palais ne retrouveront véritablement leur aspect d’avant-guerre qu’en 1946, pour la Conférence de la Paix.9

Les impacts de balles et d’obus ont aujourd’hui disparu des façades du Palais.

Mais cet ouvrage, auquel s’ajoute un recueil d’impressions parlementaires dans un état similaire, ainsi que le miroir impacté par une balle ornant l’espace du Compte-rendu intégral, sont aujourd’hui les trois seuls objets mobiliers témoignant, par leur mutilation, de la violence générée par la Libération de Paris.

Le trou causé par l’impact de la balle, présent sur le dos de la reliure, n’était pas suffisamment caractéristique pour qu’on puisse naturellement le déceler, et il aura donc été nécessaire d’attendre le catalogage complet de l’ouvrage pour que cette dégradation soit diagnostiquée. Comme l’indique sa notice ancienne, la présence de ce livre dans le bureau du directeur, situé au premier étage du pavillon Sud-Est du Palais, certes moins touché que le pavillon Nord-Est, semble fort probable, tant on sait que le bâtiment était, ce 25 août 1944, encerclé par les combattants.

En revanche, les officiers de police actuellement en fonction au Sénat affirment que la balle logée dans ce pieux ouvrage n’aurait pas été percutée, insistant sur le fait que la galerie résulte bien, quant à elle, du passage d’une balle de type 22 long rifle. Un fonctionnaire parlementaire, soucieux de conserver le témoignage de cet épisode, ou tout simplement fétichiste, aura jugé précieux d’en loger une nouvelle, sans doute au lendemain de la guerre, peut-être au moment-même où ouvrages et balles étaient rassemblés afin d’être évacués.

À l’origine acquis pour ses textes à valeurs documentaire et historique, ce recueil est devenu, au hasard d’un tir, un objet unique, dont le témoignage revêt une importance certaine pour l’histoire de l’institution qui le conserve, comme pour celle de l’humanité.

En matière de conservation, l’objectif serait de réussir à préserver un double témoignage historique : celui d’une lutte acharnée entre l’Empereur des français Napoléon I’ et le Souverain Pontife Pie VII, prenant la forme d’un livre relié acquis par la Chambre des Pairs au lendemain de la déchéance de l’Empereur, doublé du témoignage d’une lutte sans relâche entre les allemands et les FFI pour la libération de Paris, prenant la forme d’un livre mutilé par une balle.

Cela relève malheureusement de la gageure.

Si l’altération causée par la balle n’est pas évolutive et que la présence de cette dernière au sein-même de ce bloc de papier n’occasionne pas de dégradation active, la fonction mécanique du livre, dont l’objectif est d’être sollicité par l’intermédiaire de la lecture, s’avère difficilement compatible avec la conservation en lieu et place d’une balle indépendante de 22 long rifle.

Fort heureusement, les textes imprimés rassemblés sous cette même reliure ne présentent pas de caractère unique : d’autres exemplaires sont présents dans les bibliothèques de France, et l’exemplaire d’une édition précédente est d’ailleurs disponible sur Gallica.10

Le statut de cet ouvrage s’est donc vu modifié par l’Histoire : objet véhicule d’idées, destinées à être partagées, sa fragilité matérielle en fait aujourd’hui un objet plus statique, s’apparentant davantage aux objets muséaux, dont les manipulations méritent d’être limitées.

Par ailleurs, les traces laissées par son usage, puis par sa mutilation, sont autant de signes de son histoire qu’il semble nécessaire de préserver intacts afin que cet objet conserve toute sa puissance évocatrice.

Se pose enfin la question de l’authenticité de ce nouvel objet, la balle s’y trouvant logée n’étant pas, selon toute vraisemblance, celle ayant occasionné la dégradation. L’institution ne disposant d’aucun témoignage oral ou écrit de la présence d’une telle balle avant 2006, il est probable que celle-ci y a été installée au lendemain de la guerre, d’autant que ce type de balle était largement répandu lors du conflit. Cet événement, dont on peut considérer qu’il falsifie partiellement l’authenticité du témoignage, est toutefois constitutif de l’histoire matérielle de ce recueil existant depuis 1814. S’inscrivant dans un temps probablement proche de la Libération du Palais, il apporte, par ailleurs, une dimension pédagogique à l’ouvrage, qui en permet une lecture facilitée lors des visites et des expositions dans lesquelles il figure.

La Correspondance authentique de la Cour de Rome avec la France depuis l'invasion de l'État romain jusqu'à l'enlèvement du souverain pontife […], suivie du Précis historique du voyage et de la captivité de Pie VII, n’a donc bénéficié, à ce jour, d’aucun autre traitement de conservation-restauration que celui de rejoindre, confortablement installé dans un conditionnement adapté, le millier d’ouvrages précieux rassemblés dans la pièce sécurisée de la bibliothèque du Sénat, qui offre des conditions de conservation optimales.

Écrin de conservation d’une balle perdue à ses dépens sans que personne ne le présuppose pendant plus d’un demi-siècle, ce recueil ne s’attendait pas à être érigé un jour en témoin de la liberté mutilée, celle de Pie VII ou celle des victimes de la seconde guerre mondiale - deux pans de l’Histoire.

Remerciements
Que soient ici chaleureusement remerciés M. Jean-Marc Ticchi, Directeur de la Bibliothèque et des Archives du Sénat, pour son aimable autorisation, ainsi que Mme Pauline Debionne, archiviste, et M. Thierry Kerdreac’h, agent, chef de groupe, détaché à la Division de la Bibliothèque, pour leur précieuse collaboration.

« Lorsqu’on mutile la liberté de l’homme, cette liberté que Dieu a créée et qui se rapporte à lui, on mutile précisément ce par quoi Dieu, indirectement, s’annonce. »
—Karl Jaspers, Introduction à la philosophie, 1951

Si l’humanité conserve précieusement ses livres pour sauvegarder et transmettre sa pensée, la matérialité de ces derniers suscitant davantage l’intérêt de quelques amateurs, bibliothécaires et bibliophiles éclairés, il arrive que la tendance s’inverse et que la forme de ces objets, élaborant son propre discours, devienne le témoignage principal.

Il en est un exemple éloquent, conservé à la Direction de la Bibliothèque et des Archives du Sénat.

Plat supérieur du recueil, RFP0410. © Bibliothèque du Sénat

Page de titre du premier opus, RFP0410. © Bibliothèque du Sénat

Recouvert d’une reliure en plein cuir dans le style premier Empire, ce recueil rassemble deux textes qui relatent une des plus grandes crises de la papauté moderne : la Correspondance authentique de la Cour de Rome avec la France depuis l'invasion de l'État romain jusqu'à l'enlèvement du souverain pontife […], suivie du Précis historique du voyage et de la captivité de Pie VII, tous deux imprimés à Paris, chez Saintmichel, en 1814.

Le pape Pie VII, présenté en position de prière sur le frontispice de chacun de ces ouvrages, s’était tout d’abord engagé dans une voie de normalisation des relations entre le Saint-Siège et la première République française, en ratifiant le Concordat de 1801, qui organise les relations entre les différentes religions et l’État dans toute la France, puis en bénissant le sacre de Napoléon à Notre-Dame le 2 décembre 1804, ce dernier ayant finalement choisi de se couronner lui-même, ainsi qu’en témoigne l’esquisse préparatoire de Jacques-Louis David conservée au Musée du Louvre,1 mais également l’imposant tableau Le Sacre de Napoléon,2 présentant Pie VII sans mitre ni tiare, assis parmi les ecclésiastiques, derrière Napoléon debout couronnant Joséphine.

Mais, en juin 1809, lassé de la pression exercée par l’Empereur des français pour la ratification des soixante-dix-sept articles organiques qui tendaient à faire de l’Église de France une Église nationale et autonome de Rome, le Saint-Père signe la bulle Quum Memoranda, par laquelle il prononce l’excommunication majeure pour « tous les responsables des attentats commis à Rome et dans les États de l’Église contre les immunités ecclésiastiques et contre les droits même temporels de l’Église et du Saint-Siège ».3 Cette position lui vaut son enlèvement immédiat par le général Radet depuis le Palais du Quirinal dans lequel il est retranché, puis son exil à Savone et à Fontainebleau jusqu’en janvier 1814.

Ces deux textes, publiés dans l’objectif de faire connaître les positions du Souverain Pontife face à l’Empereur des Français, sont imprimés en 1814, date à laquelle Napoléon se trouve dans une situation politique de plus en plus difficile, qui le contraint à restituer ses États au Pape, alors que le souverain pontife retrouve Rome triomphalement, ainsi que le peint Ingres, résidant alors à Rome à la suite de l’obtention du Prix de Rome, dans Le Pape Pie VII dans la Chapelle Sixtine.4

Figurant au catalogue de 1882,5 la date exacte de l’entrée de ce recueil dans les collections de la bibliothèque du Sénat n’est pas connue. Il est toutefois probable que son acquisition soit proche de sa date de parution, le plat supérieur de cette reliure étant frappé du fer « Chambre des Pairs », assemblée succédant au Sénat impérial en 1814. L’histoire de Napoléon étant intimement liée à celle du Sénat, ce dernier ayant fait du « Sénat conservateur » un élément-clé de son régime, qu’il a présidé et dont il a ensuite été déchu le 3 avril 1814, la présence de cet ouvrage parmi les précieuses collections de la bibliothèque n’a rien d’inattendu.

Ce qui l’est davantage, c’est de trouver, nichée à l’exact endroit de la page de titre du second opus constituant ce recueil, face au second frontispice présentant le Souverain Pontife en prière, une balle de 22 long rifle.

Dos du recueil, RFP0410. © Bibliothèque du Sénat

Page de titre du second opus, RFP0410. © Bibliothèque du Sénat

La présence de cette balle au sein de cet ouvrage semble avoir été décelée au moment du catalogage pièce à pièce des livres de la bibliothèque en 2006. Elle a alors été aussitôt mentionnée dans sa notice : « Volume atteint par une balle durant la guerre 1939-1945, le projectile est demeuré à l’intérieur ».

L’ancienne notice en papier stipulait par ailleurs que ce livre était auparavant conservé dans le bureau du directeur, situé au premier étage de l’aile Sud-Est du Palais du Luxembourg.

Depuis l’été 1940, le Palais du Luxembourg était occupé par la Luftwaffe, l’état-major général de l’armée de l’air allemande pour tout le front de l’Ouest, sous le commandement du Feldmarshall Sperrle.

Dans la semaine du 12 au 18 août 1944, devant la progression des armées de la Libération, la Luftwaffe quitte le Palais et y est remplacée, sous les ordres du colonel von Berg, par une garnison de 600 hommes, renforcée par des SS et une compagnie de Schutzpolizei.6

Le 25 août 1944, au matin, le colonel Fabien, qui commande les FFI, met en application son plan d’attaque pour libérer le Palais : quelques centaines d’hommes armés se postent à l’Est, au Sud et au Nord de ce dernier. La mission est confiée au capitaine de Witasse, aidé par le bataillon Putz, qui, ayant pénétré Paris par l’axe Villejuif, Porte d’Italie, reçoit l’ordre de remonter le Boulevard Saint-Michel et d’investir le Jardin du Luxembourg puis le Sénat.

Petit à petit, les blindés encerclent l’espace formé par le Palais du Luxembourg, l’école des Mines et le lycée Montaigne, mais ils subissent le feu nourri par les Allemands retranchés dans l’école des Mines, ainsi que dans la galerie Est du Palais du Luxembourg. C’est dans l'axe de la rue de Vaugirard que les obus de canons frappent le plus violemment le Palais.

A 15 heures 45, à la préfecture de police, le général Leclerc reçoit la reddition du général von Choltitz. Le colonel Crépin, commandant de l’artillerie de la 2ème DB, accompagné d’un colonel de l’état-major allemand, est conduit auprès du colonel von Berg qui prend connaissance de l’acte de capitulation.

Les habitants du quartier, jusqu’alors murés chez eux, arborent des drapeaux pour saluer la fin de la « bataille du Luxembourg ».7

Les combats du 25 août 1944 ont causé beaucoup de dégâts au Palais, notamment aux étages supérieurs du pavillon Nord-Est.

De l’Orangerie de la rue Auguste Comte à l’école des Mines, les traces d’impact d’obus et de rafales de mitrailleuses témoignent encore aujourd’hui de l’âpreté des combats. Tout au long du boulevard Saint Michel, des plaques commémorent également le sacrifice de nombreux combattants français.

L’intérieur du Palais offre quant à lui le spectacle d’un « indescriptible chaos », d’un lieu évacué en toute hâte après quatre ans d’occupation, puis soumis à de violents combats. « Partout, dans les enfilades de galeries et de salons, parmi les cartes piétinées, la grande Salle des Conférences, dans la Bibliothèque, dans les dossiers dispersés, les revues et les livres déchiquetés, comme par le passage d’une tornade, gisent sur les bureaux. » 8

Vue du Pavillon Nord-Est au lendemain de la guerre, RFP0410. © Archives du Sénat / Studio Chevojon

Vue de la salle de lecture de la bibliothèque au lendemain de la guerre. © Archives du Sénat / Studio Chevojon

Vue des bureaux du premier étage du Pavillon Nord-Est au lendemain de la guerre. © Archives du Sénat / Studio Chevojon

Dès le 26 août, les mesures de sauvegarde du bâtiment et de sécurité publique qui s’imposent sont prises. La distribution intérieure du Palais, qui avait été considérablement modifiée par la Luftwaffe, est progressivement rétablie. Dans le Jardin, les installations militaires édifiées par les Allemands sont démolies, les tranchées bouchées, les sols remis en état, de sorte que ce dernier est rouvert au public en octobre. Le Palais du Luxembourg est, quant à lui, prêt à accueillir, à partir du 7 novembre 1944, l’Assemblée consultative provisoire. Mais Jardin et Palais ne retrouveront véritablement leur aspect d’avant-guerre qu’en 1946, pour la Conférence de la Paix.9

Les impacts de balles et d’obus ont aujourd’hui disparu des façades du Palais.

Mais cet ouvrage, auquel s’ajoute un recueil d’impressions parlementaires dans un état similaire, ainsi que le miroir impacté par une balle ornant l’espace du Compte-rendu intégral, sont aujourd’hui les trois seuls objets mobiliers témoignant, par leur mutilation, de la violence générée par la Libération de Paris.

Le trou causé par l’impact de la balle, présent sur le dos de la reliure, n’était pas suffisamment caractéristique pour qu’on puisse naturellement le déceler, et il aura donc été nécessaire d’attendre le catalogage complet de l’ouvrage pour que cette dégradation soit diagnostiquée. Comme l’indique sa notice ancienne, la présence de ce livre dans le bureau du directeur, situé au premier étage du pavillon Sud-Est du Palais, certes moins touché que le pavillon Nord-Est, semble fort probable, tant on sait que le bâtiment était, ce 25 août 1944, encerclé par les combattants.

En revanche, les officiers de police actuellement en fonction au Sénat affirment que la balle logée dans ce pieux ouvrage n’aurait pas été percutée, insistant sur le fait que la galerie résulte bien, quant à elle, du passage d’une balle de type 22 long rifle. Un fonctionnaire parlementaire, soucieux de conserver le témoignage de cet épisode, ou tout simplement fétichiste, aura jugé précieux d’en loger une nouvelle, sans doute au lendemain de la guerre, peut-être au moment-même où ouvrages et balles étaient rassemblés afin d’être évacués.

À l’origine acquis pour ses textes à valeurs documentaire et historique, ce recueil est devenu, au hasard d’un tir, un objet unique, dont le témoignage revêt une importance certaine pour l’histoire de l’institution qui le conserve, comme pour celle de l’humanité.

En matière de conservation, l’objectif serait de réussir à préserver un double témoignage historique : celui d’une lutte acharnée entre l’Empereur des français Napoléon I’ et le Souverain Pontife Pie VII, prenant la forme d’un livre relié acquis par la Chambre des Pairs au lendemain de la déchéance de l’Empereur, doublé du témoignage d’une lutte sans relâche entre les allemands et les FFI pour la libération de Paris, prenant la forme d’un livre mutilé par une balle.

Cela relève malheureusement de la gageure.

Si la dégradation causée par la balle n’est pas évolutive et que la présence de cette dernière au sein-même de ce bloc de papier n’occasionne pas de dégradation active, la fonction mécanique du livre, dont l’objectif est d’être sollicité par l’intermédiaire de la lecture, s’avère difficilement compatible avec la conservation en lieu et place d’une balle indépendante de 22 long rifle.

Fort heureusement, les textes imprimés rassemblés sous cette même reliure ne présentent pas de caractère unique : d’autres exemplaires sont présents dans les bibliothèques de France, et l’exemplaire d’une édition précédente est d’ailleurs disponible sur Gallica.10

Le statut de cet ouvrage s’est donc vu modifié par l’Histoire : objet véhicule d’idées, destinées à être partagées, sa fragilité matérielle en fait aujourd’hui un objet plus statique, s’apparentant davantage aux objets muséaux, dont les manipulations méritent d’être limitées.

Par ailleurs, les traces laissées par son usage, puis par sa mutilation, sont autant de signes de son histoire qu’il semble nécessaire de préserver intacts afin que cet objet conserve toute sa puissance évocatrice.

Se pose enfin la question de l’authenticité de ce nouvel objet, la balle s’y trouvant logée n’étant pas, selon toute vraisemblance, celle ayant occasionné la dégradation. L’institution ne disposant d’aucun témoignage oral ou écrit de la présence d’une telle balle avant 2006, il est probable que celle-ci y a été installée au lendemain de la guerre, d’autant que ce type de balle était largement répandu lors du conflit. Cet événement, dont on peut considérer qu’il falsifie partiellement l’authenticité du témoignage, est toutefois constitutif de l’histoire matérielle de ce recueil existant depuis 1814. S’inscrivant dans un temps probablement proche de la Libération du Palais, il apporte, par ailleurs, une dimension pédagogique à l’ouvrage, qui en permet une lecture facilitée lors des visites et des expositions dans lesquelles il figure.

La Correspondance authentique de la Cour de Rome avec la France depuis l'invasion de l'État romain jusqu'à l'enlèvement du souverain pontife […], suivie du Précis historique du voyage et de la captivité de Pie VII, n’a donc bénéficié, à ce jour, d’aucun autre traitement de conservation-restauration que celui de rejoindre, confortablement installé dans un conditionnement adapté, le millier d’ouvrages précieux rassemblés dans la pièce sécurisée de la bibliothèque du Sénat, qui offre des conditions de conservation optimales.

Écrin de conservation d’une balle perdue à ses dépens sans que personne ne le présuppose pendant plus d’un demi-siècle, ce recueil ne s’attendait pas à être érigé un jour en témoin de la liberté mutilée, celle de Pie VII ou celle des victimes de la seconde guerre mondiale - deux pans de l’Histoire.

  1. DAVID Jacques-Louis, L'Empereur Napoléon Ier se couronnant lui-même, 1804–1807, Crayon noir sur papier beige, très légères traces de plume, encre brune, 29,2 × 25,2 cm, Paris, Musée du Louvre, inv. RF 4377. https://www.louvre.fr/oeuvre-notices/napoleon-se-couronnant-le-pape-assis-derriere-lui
  2. DAVID Jacques-Louis, Sacre de l’Empereur Napoléon Ier et couronnement de l’Impératrice Joséphine dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 2 décembre 1804, 1806–1807, huile sur toile, 6,21 × 9,79 m, Paris, Musée du Louvre, inv. n° 3699. https://www.louvre.fr/oeuvre-notices/le-sacre-ou-le-couronnement
  3. MELCHIOR-BONNET Bernardine, « L’enlèvement du Pape Pie VII », La Revue des deux mondes, mars 1958, p. 77–95, revue en ligne, consultée le 7 février 2021.
  4. INGRES, Jean-Auguste-Dominique, Le Pape Pie VII dans la Chapelle Sixtine, 1810–1814, huile sur toile, 74,5 x 92,7 cm, Washington, National Gallery of Art, inv. n° 1952.2.23.
  5. Catalogue de la Bibliothèque du Sénat, Paris, P. Mouillot, 1882, p. 10.
  6. « La Liberté retrouvée, la souveraineté restaurée », Dossiers d’histoire du Sénat, consulté le 7 février 2021. https://www.senat.fr/evenement/ archives/D39/lib1.html
  7. Ibid.
  8. Note succincte sur la libération du Palais du Luxembourg, Division des Archives, Sénat.
  9. « La Liberté retrouvée, la souveraineté restaurée », Dossiers d’histoire du Sénat, consulté le 7 février 2021. https://www.senat.fr/evenement/ archives/D39/lib1.html
  10. Site Gallica, consulté le 7 février 2021. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/ bpt6k95810j.texteImage


Remerciements

Que soient ici chaleureusement remerciés M. Jean-Marc Ticchi, Directeur de la Bibliothèque et des Archives du Sénat, pour son aimable autorisation, ainsi que Mme Pauline Debionne, archiviste, et M. Thierry Kerdreac’h, agent, chef de groupe, détaché à la Division de la Bibliothèque, pour leur précieuse collaboration.

  • Coralie Barbe, restauratrice, Paris.
  • Coralie Barbe, restaurer, Paris.
  • Coralie Barbe, restauratore, Parigi.