Panis angelorum

Gaylord Brouhot

Dans le chœur de la basilique de San Giorgio Maggiore à Venise se trouve une toile de 365 sur 568 cm peinte par Jacopo Tintoretto entre 1592 et 1594 : la Cène. Le titre est trompeur car le sujet choisi par l’artiste est bien plus complexe. C’est moins une représentation du repas qu’une mise en scène autour du contenu principal de ce repas : le pain.

Le premier indice n’est pas sur le tableau mais dans le programme iconographique qui lie ce tableau à un autre qui lui fait face et réalisé par le même peintre durant la même période : la récolte de la Manne par les Juifs, préfiguration typologique de la Cène, où le pain occupe une place de premier plan.

Ensuite, Tintoretto a inséré plusieurs détails inhabituels à l’iconographie de la Cène. Sur l’axe médiant, le Christ est en train de faire communier un des douze Apôtres, sans doute Jacques. C’est le moment de l’institution de l’Eucharistie, portée par les paroles de Jésus : « prends et mange, ceci est mon corps ».

De l’autre côté de la table, seul et sans halo, Judas a du pain devant lui et il demande à communier sous les deux espèces, pain et vin, comme le soulignent son pouce et son index ouverts.

Or, depuis 1551, dans le cadre des discussions du Concile de Trente, la communion sous les deux espèces ne se pratiquait plus, sauf par les hérétiques. Le Concile avait déclaré que dans une seule espèce se trouvait tout le Christ et qu’il suffisait de manger son corps pour boire aussi le vin. La mise en scène du tableau est donc conçue autour du pain afin de respecter cette règle.

La corrélation avec la cérémonie liturgique se prolonge avec deux objets qui sont posés sur la petite table carrée en devant de la table du banquet. On y trouve les instruments liturgiques : le ciboire qui contient les hosties bénies par le prêtre et le petit seau avec le goupillon qui contient l’eau bénite. C’est aussi l’orientation oblique de la table qui met en lieu l’eucharistie et le saint sacrement réalisé par le prêtre dans le chœur de la basilique. Le tableau est accroché sur la paroi latérale droite, si bien que le maître-autel se trouve visuellement dans la continuité de la table peinte sur le tableau. L’hostie, le pain symbolique du corps du Christ, est le thème central de cette composition qui se déploie en frise de droite à gauche, suivant le sens de l’entrée dans le chœur, synthétisant les moments du Lavement des pieds (le bassin situé à droite de Judas, avec un linge et une éponge), puis du repas et enfin de l’Eucharistie.

Ce thème trouve une dernière résonance avec les anges « fantomatiques » qui surplombent cette scène sombre, dans une taverne sans ouvertures sur l’extérieur (taverne aux accents vénitiens qui n’a pas grand-chose d’antique !). Ils sont en lien direct avec l’Eucharistie et l’idée qui s’y associe : la Transsubstantiation, ce dogme de la transformation du pain et du vin en la substance du corps du Christ. En effet, le lien entre l’eucharistie et la messe emprunte directement à la Fête-Dieu, dite aussi Solennité du Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ, une messe qui célèbre la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement de l'Eucharistie. Elle fut instituée officiellement le 8 septembre 1264 par le pape Urbain IV et saint Thomas d'Aquin eut la charge de composer une séquence latine dite « Lauda Sion » pour expliquer le dogme de la transsubstantiation. On y comprend au cours des strophes l’importance accordée au pain :

(III) Quel touchant sujet de louanges ! Un pain vivant et vivifiant nous est présenté en ce jour. (Laudis thema specialis, panis vivus et vitalis hodie proponitur)

(IV) C'est ce pain, nous le savons, que Jésus-Christ donna à ses douze disciples au festin sacré de la Cène. (Quem in sacræ mensa cœnæ, turbæ fratrum duodenæ datum non ambigitur)

(XI) C'est un dogme de la foi chrétienne, que le pain est changé au corps, et le vin au sang de Jésus-Christ. (Dogma datur christianis, quod in carnem transit panis, et vinum in sanguinem)

Et juste après que les fidèles se soient prosternés, l’officiant déclare :

(XXI) Voici le pain des Anges devenu la nourriture des hommes voyageurs ici-bas, le vrai pain des enfants qui ne doit pas être jeté aux chiens. (Ecce panis angelorum, factus cibus viatorum, vere panis filiorum, non mittendus canibus)

L’allusion au pain auquel n’ont pas droit les chiens trouve un écho avec le pain qui se trouve sous la table en train de rogner un os, une nourriture terrestre en opposition au pain céleste que représente le Christ et qui est mis en scène avec l’irradiation solaire de son auréole. Une irradiation qui attire les anges et qui leur donne forme. Tintoretto a peint un Christ sacramentel qui est autant le pain de vie que la lumière du monde. Il est ce pain céleste qui permet de se détacher de la nourriture terrestre pour embrasser une nourriture spirituelle.

Le tableau présente une distinction entre le repas pascal « matériel » et l’institution de l’eucharistie, un repas « spirituel ». Tel un message envoyé aux fidèles qui assistent à la messe, le geste du convive qui se détourne de la manne que la servante lui propose, est le spectateur de la satiété spirituelle assurée par la communion. À l’inverse de l’homme de gauche qui fait appel à la charité d’un des apôtres, il préfère la vérité de l’Eucharistie qui a ouvert le corps et l’esprit des apôtres à accueillir le pain des anges.

Dans le chœur de la basilique de San Giorgio Maggiore à Venise se trouve une toile de 365 sur 568 cm peinte par Jacopo Tintoretto entre 1592 et 1594 : la Cène. Le titre est trompeur car le sujet choisi par l’artiste est bien plus complexe. C’est moins une représentation du repas qu’une mise en scène autour du contenu principal de ce repas : le pain.

Le premier indice n’est pas sur le tableau mais dans le programme iconographique qui lie ce tableau à un autre qui lui fait face et réalisé par le même peintre durant la même période : la récolte de la Manne par les Juifs, préfiguration typologique de la Cène, où le pain occupe une place de premier plan.

Ensuite, Tintoretto a inséré plusieurs détails inhabituels à l’iconographie de la Cène. Sur l’axe médiant, le Christ est en train de faire communier un des douze Apôtres, sans doute Jacques. C’est le moment de l’institution de l’Eucharistie, portée par les paroles de Jésus : « prends et mange, ceci est mon corps ».

De l’autre côté de la table, seul et sans halo, Judas a du pain devant lui et il demande à communier sous les deux espèces, pain et vin, comme le soulignent son pouce et son index ouverts.

Or, depuis 1551, dans le cadre des discussions du Concile de Trente, la communion sous les deux espèces ne se pratiquait plus, sauf par les hérétiques. Le Concile avait déclaré que dans une seule espèce se trouvait tout le Christ et qu’il suffisait de manger son corps pour boire aussi le vin. La mise en scène du tableau est donc conçue autour du pain afin de respecter cette règle.

La corrélation avec la cérémonie liturgique se prolonge avec deux objets qui sont posés sur la petite table carrée en devant de la table du banquet. On y trouve les instruments liturgiques : le ciboire qui contient les hosties bénies par le prêtre et le petit seau avec le goupillon qui contient l’eau bénite. C’est aussi l’orientation oblique de la table qui met en lieu l’eucharistie et le saint sacrement réalisé par le prêtre dans le chœur de la basilique. Le tableau est accroché sur la paroi latérale droite, si bien que le maître-autel se trouve visuellement dans la continuité de la table peinte sur le tableau. L’hostie, le pain symbolique du corps du Christ, est le thème central de cette composition qui se déploie en frise de droite à gauche, suivant le sens de l’entrée dans le chœur, synthétisant les moments du Lavement des pieds (le bassin situé à droite de Judas, avec un linge et une éponge), puis du repas et enfin de l’Eucharistie.

Ce thème trouve une dernière résonance avec les anges « fantomatiques » qui surplombent cette scène sombre, dans une taverne sans ouvertures sur l’extérieur (taverne aux accents vénitiens qui n’a pas grand-chose d’antique !). Ils sont en lien direct avec l’Eucharistie et l’idée qui s’y associe : la Transsubstantiation, ce dogme de la transformation du pain et du vin en la substance du corps du Christ. En effet, le lien entre l’eucharistie et la messe emprunte directement à la Fête-Dieu, dite aussi Solennité du Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ, une messe qui célèbre la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement de l'Eucharistie. Elle fut instituée officiellement le 8 septembre 1264 par le pape Urbain IV et saint Thomas d'Aquin eut la charge de composer une séquence latine dite « Lauda Sion » pour expliquer le dogme de la transsubstantiation. On y comprend au cours des strophes l’importance accordée au pain :

(III) Quel touchant sujet de louanges ! Un pain vivant et vivifiant nous est présenté en ce jour. (Laudis thema specialis, panis vivus et vitalis hodie proponitur)

(IV) C'est ce pain, nous le savons, que Jésus-Christ donna à ses douze disciples au festin sacré de la Cène. (Quem in sacræ mensa cœnæ, turbæ fratrum duodenæ datum non ambigitur)

(XI) C'est un dogme de la foi chrétienne, que le pain est changé au corps, et le vin au sang de Jésus-Christ. (Dogma datur christianis, quod in carnem transit panis, et vinum in sanguinem)

Et juste après que les fidèles se soient prosternés, l’officiant déclare :

(XXI) Voici le pain des Anges devenu la nourriture des hommes voyageurs ici-bas, le vrai pain des enfants qui ne doit pas être jeté aux chiens. (Ecce panis angelorum, factus cibus viatorum, vere panis filiorum, non mittendus canibus)

L’allusion au pain auquel n’ont pas droit les chiens trouve un écho avec le pain qui se trouve sous la table en train de rogner un os, une nourriture terrestre en opposition au pain céleste que représente le Christ et qui est mis en scène avec l’irradiation solaire de son auréole. Une irradiation qui attire les anges et qui leur donne forme. Tintoretto a peint un Christ sacramentel qui est autant le pain de vie que la lumière du monde. Il est ce pain céleste qui permet de se détacher de la nourriture terrestre pour embrasser une nourriture spirituelle.

Le tableau présente une distinction entre le repas pascal « matériel » et l’institution de l’eucharistie, un repas « spirituel ». Tel un message envoyé aux fidèles qui assistent à la messe, le geste du convive qui se détourne de la manne que la servante lui propose, est le spectateur de la satiété spirituelle assurée par la communion. À l’inverse de l’homme de gauche qui fait appel à la charité d’un des apôtres, il préfère la vérité de l’Eucharistie qui a ouvert le corps et l’esprit des apôtres à accueillir le pain des anges.

  • Gaylord Brouhot, historien de l’art, Paris.
  • Gaylord Brouhot, art historian, Paris.
  • Gaylord Brouhot, storico dell’arte, Parigi.