Et du trou naquit la couleur,
ou la délicate interprétation
du pochoiriste à travers l’exemple de Jazz de Matisse

Coralie Barbe

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Étapes de fabrication de la planche Icare, photo et montage : Coralie Barbe

En 1942, l’éditeur Tériade convainc Henri Matisse de travailler sur un livre illustré de grandes planches colorées à la manière de la symphonie chromatique de La Danse. Il faudra plus de cinq années de recherches à Matisse et à Tériade pour publier Jazz, qui paraîtra en 1947.

Malgré toutes les réflexions suscitées par cet ouvrage, Matisse s’indigne du résultat et le qualifie de «raté».1

Il faut alors distinguer deux Jazz : l’ouvrage original, conçu et réalisé par l’artiste, à l’aide de papiers gouachés et découpés, et les 270 exemplaires, dont la production, orchestrée par Tériade, a été confiée aux frères Draeger, lithographes, et à Edmond Vairel, pochoiriste.

Planche Icare tirée de Jazz d’Henri Matisse, pochoir sur vélin d’Arches, 1947, exemplaire conservé à la bibliothèque de l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs, Paris, photo : Coralie Barbe

Quelques mois plus tard, du fait du vif succès rencontré par l’ouvrage auprès des artistes et du public en général, Matisse se ravise : « Ces rapports sont nouveaux, le dessin s’y trouve aussi, et pour qui n’a pas vu les originaux ce que donne le livre est le principal».2 

En 2001, Nicole et Joseph Lichaa, pochoiristes successeurs d’Edmond Vairel et de surcroît derniers pochoiristes parisiens, sont sollicités par le documentariste Michel Jaffrenou. Pour les besoins de son film Matisse passionnément,3 ils acceptent de produire à l’identique la planche Icare, dont les principes de fabrication sont restés inchangés en cinquante ans.

Avant toute chose, le pochoiriste observe attentivement la composition confiée par l’artiste. Il vérifie si les couleurs sont constituées d’aplats ou de dégradés, ou si elles se chevauchent. Puis, il réalise mentalement la décomposition chromatique de l’image, et présente le montage du modèle à l’artiste.

Icare fera ainsi l’objet de cinq plaques et cinq passages colorés : un jaune, deux bleus, un rouge et un noir.

S’ensuivent toutes les étapes de production d’un pochoir : le relevé précis des contours du dessin original à l’aide d’un calque, le report sur la plaque de zinc, la découpe de cette dernière, le choix du papier de support, la préparation des couleurs et le tirage de chacune des planches, c’est à dire le passage d’un pinceau adapté dénommé pompon au travers de la plaque de zinc.

Joseph Lichaa expliquant la technique du pochoir, photo : Coralie Barbe

Les planches de Jazz ont été tirées sur vélin d’arches, papier peu encollé ayant une bonne affinité avec la gouache. La gouache employée est, quant à elle, la même que celle utilisée par Matisse, dont certaines couleurs ont été spécialement fabriquées par Linel.4

Pour que le chevauchement des couleurs, qui s’effectue sur un demi-millimètre, soit harmonieux, les couleurs sont toujours appliquées de la plus claire à la plus foncée, selon une technique dénommée « le brossage tourné », qui consiste à exercer une certaine pression sur le pompon, tout en essuyant conjointement le surplus de matière. Le résultat dépend du geste du pochoiriste, qui doit être régulier, afin de créer un aplat homogène, et d’éviter la formation de gouttes, sortes d’excroissances de peinture pouvant se former sous la crête de la plaque de zinc, ou de liserés, c’est à dire de manques de couleur, qui nécessiteront une retouche ultérieure au pinceau fin.

Préférant sculpter avec des ciseaux à la fin de sa vie à défaut de pouvoir peindre, Matisse savait toutefois, comme l’écrit Henri Focillon, que « la qualité d’un ton, d’une valeur, dépend non seulement de la manière dont on les fait, mais de la manière dont on les pose ».5

Nicole et Joseph Lichaa racontent que dans les années cinquante, il fallait entre trois et cinq ans pour acquérir la technique de la découpe des plaques de zinc, et presque autant de temps pour exceller dans la conception et l’application de la couleur.

C’est sans doute cette recherche de perfection partagée entre l’artiste qui déclara à la fin de sa vie « Ce que j’avais à faire, je l’ai fait de mon mieux » et son interprète, auquel Nicole Lichaa, digne successeur d’Edmond Vairel, prête sa voix pour déclarer « Quand je fais quelque chose, j’aime bien que ce soit parfait », qui confère à chacun des exemplaires de Jazz son caractère unique et profondément humain.

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En 1942, l’éditeur Tériade convainc Henri Matisse de travailler sur un livre illustré de grandes planches colorées à la manière de la symphonie chromatique de La Danse. Il faudra plus de cinq années de recherches à Matisse et à Tériade pour publier Jazz, qui paraîtra en 1947.

Malgré toutes les réflexions suscitées par cet ouvrage, Matisse s’indigne du résultat et le qualifie de «raté».1

Il faut alors distinguer deux Jazz : l’ouvrage original, conçu et réalisé par l’artiste, à l’aide de papiers gouachés et découpés, et les 270 exemplaires, dont la production, orchestrée par Tériade, a été confiée aux frères Draeger, lithographes, et à Edmond Vairel, pochoiriste.

Planche Icare tirée de Jazz d’Henri Matisse, pochoir sur vélin d’Arches, 1947, exemplaire conservé à la bibliothèque de l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs, Paris, photo : Coralie Barbe

Quelques mois plus tard, du fait du vif succès rencontré par l’ouvrage auprès des artistes et du public en général, Matisse se ravise : « Ces rapports sont nouveaux, le dessin s’y trouve aussi, et pour qui n’a pas vu les originaux ce que donne le livre est le principal».2 

En 2001, Nicole et Joseph Lichaa, pochoiristes successeurs d’Edmond Vairel et de surcroît derniers pochoiristes parisiens, sont sollicités par le documentariste Michel Jaffrenou. Pour les besoins de son film Matisse passionnément,3 ils acceptent de produire à l’identique la planche Icare, dont les principes de fabrication sont restés inchangés en cinquante ans.

Avant toute chose, le pochoiriste observe attentivement la composition confiée par l’artiste. Il vérifie si les couleurs sont constituées d’aplats ou de dégradés, ou si elles se chevauchent. Puis, il réalise mentalement la décomposition chromatique de l’image, et présente le montage du modèle à l’artiste.

Icare fera ainsi l’objet de cinq plaques et cinq passages colorés : un jaune, deux bleus, un rouge et un noir.

S’ensuivent toutes les étapes de production d’un pochoir : le relevé précis des contours du dessin original à l’aide d’un calque, le report sur la plaque de zinc, la découpe de cette dernière, le choix du papier de support, la préparation des couleurs et le tirage de chacune des planches, c’est à dire le passage d’un pinceau adapté dénommé pompon au travers de la plaque de zinc.

Joseph Lichaa expliquant la technique du pochoir, photo : Coralie Barbe

Les planches de Jazz ont été tirées sur vélin d’arches, papier peu encollé ayant une bonne affinité avec la gouache. La gouache employée est, quant à elle, la même que celle utilisée par Matisse, dont certaines couleurs ont été spécialement fabriquées par Linel.4

Pour que le chevauchement des couleurs, qui s’effectue sur un demi-millimètre, soit harmonieux, les couleurs sont toujours appliquées de la plus claire à la plus foncée, selon une technique dénommée « le brossage tourné », qui consiste à exercer une certaine pression sur le pompon, tout en essuyant conjointement le surplus de matière. Le résultat dépend du geste du pochoiriste, qui doit être régulier, afin de créer un aplat homogène, et d’éviter la formation de gouttes, sortes d’excroissances de peinture pouvant se former sous la crête de la plaque de zinc, ou de liserés, c’est à dire de manques de couleur, qui nécessiteront une retouche ultérieure au pinceau fin.

Préférant sculpter avec des ciseaux à la fin de sa vie à défaut de pouvoir peindre, Matisse savait toutefois, comme l’écrit Henri Focillon, que « la qualité d’un ton, d’une valeur, dépend non seulement de la manière dont on les fait, mais de la manière dont on les pose ».5

Nicole et Joseph Lichaa racontent que dans les années cinquante, il fallait entre trois et cinq ans pour acquérir la technique de la découpe des plaques de zinc, et presque autant de temps pour exceller dans la conception et l’application de la couleur.

C’est sans doute cette recherche de perfection partagée entre l’artiste qui déclara à la fin de sa vie « Ce que j’avais à faire, je l’ai fait de mon mieux » et son interprète, auquel Nicole Lichaa, digne successeur d’Edmond Vairel, prête sa voix pour déclarer « Quand je fais quelque chose, j’aime bien que ce soit parfait », qui confère à chacun des exemplaires de Jazz son caractère unique et profondément humain.

  • Coralie Barbe, restauratrice, Paris.
  • Coralie Barbe, restaurer, Paris.
  • Coralie Barbe, restauratore, Parigi.